Le cerveau reptilien, la tentation du bien, le pouvoir américain et la prescription de la mort,
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Gérard Mendel est psychanalyste et sociologue, il reconnaît que “les Etats-Unis sont un immense pays, dont le dynamisme et la puissance autorisent autant la crainte que l’espoir”.
Selon lui, la crise actuelle opposerait deux mondes livrés à l’obscurantisme politique, à la naïveté, à des valeurs primitives : “l’American way of life” et “l’intégrisme musulman”. Ces deux maladies infantiles seraient-elles dues à un court-circuitage du néocortex et un branchement direct sur le cerveau primitif reptilien et le système limbique ?
Tout le laisse penser, si l’on se réfère au numéro de novembre 2002 de Futuribles, aux articles de Jean-Jacques Salomon et de Walter Russel Mead , qu’il propose. Andrew Jackson, nous dit J.-J. Salomon, est le président américain dont les conceptions s’opposent à celles du président Thomas Jefferson sur les libertés intérieures et les relations internationales : Jackson défend le droit de porter des armes comme garantie de la liberté, Jefferson défend la liberté de parole et la laïcité de l’Etat fédéral. Mais tous deux s’accordent à propos de la méfiance qu’il faut avoir à l’égard des élites (cela conduira au système d’élection du Président des Etats-Unis par les grands électeurs et non pas par un système d’élections directes).
Jefferson est l’auteur de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, partisan de la décentralisation et adversaire d’un pouvoir central fort et efficace, ce qui l’opposa à Alexander Hamilton (qui participa à la Rédaction de la Constitution américaine et fut Secrétaire d’Etat), partisan d’un pouvoir central fort, d’une Banque centrale, du commerce, du nationalisme et de l’impérialisme et organisateur des systèmes de corruption dans la jeune administration américaine. On peut remarquer au passage que ces différences de conceptions, qui s’opposaient hier lors de la rédaction de la Constitution américaine, s’opposent toujours aujourd’hui dans la construction de l’Union européenne. Elles font encore l’objet de débats dans la Convention sur l’avenir de l’Europe et dans la presse.
Pour W. R. Mead, “la politique étrangère jacksonienne est liée aux valeurs et aux objectifs jacksoniens en politique intérieur”, qui ne sont ni la politique commerciale et industrielle, ni bien sûr la diplomatie. Pour les jacksoniens, les problèmes sont compliqués mais les solutions sont simples : il faut trancher les noeuds gordiens. Comme ils croient à un vrai dieu unique, pas besoin de s’embarrasser de fioritures, ni de savoir ce qu’il se passe dans le monde, il faut y aller et remettre de l’ordre moral dans le fonctionnement du monde. Il y a là une tradition américaine puissante, dans la masse des gens ordinaires, historiquement associée aux mâles protestants blancs des classes moyennes et inférieures pour soutenir ces valeurs (il ne faut pas exclure pour autant des scientifiques tels que Edward Teller, le physicien inventeur de la bombe thermonucléaire).
Ce populisme américain est intégriste, opposé à l’avortement et à la contraception, il veut couper l’aide aux pays en développement et aux programmes de contrôle des naissances à l’étranger, mais soutient toutes les dépenses militaires à l’intérieur.
Cette tradition repose plus sur l’instinct et une morale commune (un pur produit du cerveau primaire et du système limbique) que sur l’idéologie telle qu’on l’imagine, basée sur des raisonnements logiques qui peuvent être faux. Donc une construction à partir d’un ensemble de croyances et d’émotions et non pas sur des idées ou des raisonnements. Ces croyances trouvent leurs origines dans une vision anarchique et violente de la vie internationale, sur la venue de l’antéchrist avant celle de Jésus, sur l’apocalypse et le jugement dernier, sur un code de l’honneur clanique, sur le mépris de l’ennemi qui viole le code de l’honneur national.
Les jacksoniens considérent l’intérêt national comme vital, comme par exemple la stabilité de l’approvisionnement en ressources pétrolières. L’auteur suggère que les observateurs étrangers, qui considèrent que les jacksoniens sont des “isolationnistes ignorants et de vulgaires patriotes”, fassent un effort pour comprendre qu’en réalité ce sont des “réalistes classiques ayant une vision optimiste”.
L’auteur prend tout le soin possible pour remettre en lumière les événements du passé au cours desquels la pression jacksionienne a conduit les gouvernements des Etats-Unis à utiliser la force dévastatrice contre des “ennemis” militaires et civils, mais surtout civils.
Les guerres d’extermination contre les indiens, en principe sous la protection du gouvernement fédéral, ont été menées en vertu du code de l’honneur jacksonien avec pour conséquence de transformer des incidents de frontière en “conflits génocidaires” (ce sont les termes de l’auteur).
Les raids américains de bombardement du Japon en 1945, en dehors des frappes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, ont fait plus de 900.000 morts civils, dont 84.000 en une seule nuit, soit plus que les 81.000 morts américains pendant les guerres de Corée et du Vietnam. Pendant la guerre de Corée, 1.000.000 de civils coréens ont péris soit 30 fois plus que les pertes de militaires américains. Pendant celle du Vietnam 365.000 civils vietnamiens ont été rayés de la planète. Chaque fois les Etats-Unis utilisent des moyens colossaux, leur budget militaire de 1998 dépassait celui de leurs alliés de l’Otan, de la Corée du sud, du Japon, des Etats du Golfe persique, de la Russie et de la Chine réunis. Le président Bush l’a encore augmenté.
Depuis la fin de la guerre du Vietnam, ils ont utilisé la force au Cambodge, en Iran, à Grenade, au Panama, au Liban, en Libye, en Arabie saoudite, au Koweit, en Irak, en Turquie, en Somalie, en Haïti, en Bosnie, au Soudan, en Afghanistan, en mer de Chine, au Libéria, en Macédoine, en Albanie en ex-Yougoslavie, sans compter tous les pays où ils sont intervenus indirectement.
Que ce soit par cynisme ou par “réalisme optimiste”, W.R. Mead a le mérite de remettre en mémoire ce que l’histoire et les médias tentent pudiquement de laisser dans l’ombre.
Trop peu d’auteurs, tels Tzvetan Todorov , osent faire la comparaison entre les dirigeants américains et les responsables des morts et exterminations d’êtres humains qui se sont produites au cours du vingtième siècle. Pourtant on ne peut pas taxer Tzvetan Todorov d’anti-américanisme primaire, comme c’est maintenant le cas lorsque quelqu’un critique les dirigeants américains .
L’élection de Georges Bush Jr. est probablement due à la combinaison des influences jacksoniennes et hamiltoniennes dans l’opinion américaine, celle de la brutalité ordinaire et de l’impérialisme mercantile et corrupteur, celle du sous-secrétaire à la défense Paul Wolowitz et des présidents d’Enron, Worldcom et autres entreprises tricheuses et corruptrices du big business. Cette combinaison se retrouve incarnée par la personne de Dick Cheney, vice-président, mais véritable président de l’ombre, selon certains.
Il ne faut pas croire que Georges Bush Jr. soit le seul président élu grâce au courant jacksonien : Andrew Jackson bien sûr, mais aussi Harry Truman, Richard Nixon, Ronald Reagan et Georges Bush père, pour ce qui concerne ceux qui ont marqué le vingtième siècle. Mais ceux-là pouvaient utiliser le prétexte du diable soviétique pour exorciser les opinions publiques et justifier leurs politiques.
La guerre aura-t-elle lieu en Irak ? Les jacksonien n’ont pas eu besoin d’El Quaïda pour décider de lancer des opérations radicales pour tuer assez de gens pour obtenir une reddition inconditionnelle, effacer toute velléité de résistance des ennemis du passé. On peut supposer donc que le président Bush sera soutenu jusqu’au bout par les jacksoniens dans ses croisades futures, d’autant plus que le prix du pétrole montera aux Etats-Unis.
Les gesticulations actuelles à l’ONU, à l’OTAN, les hésitations des européens devraient en prendre bonne note. Les débats actuels à la Convention sur l’avenir de l’Europe au sujet des actions extérieures de l’Union devraient en tenir compte aussi. Ni Bush, ni Poutine n’hésiteront à celer ce que Le Monde a appelé “la sainte alliance américano-russe” pour se partager leurs zones d’influence comme d’autres l’ont fait dans le passé avec la Pologne.
Les Etats-Unis de Georges Bush pratiquent l’unilatéralisme, ils ont refusé d’adhérer au protocole de Kyoto, aux traités sur les mines anti-personnelles et les armes de petit calibre, sur le contrôle des armes biologiques et chimiques, ils bloquent leurs contributions dues aux Nations Unies, ne veulent pas entendre parler d’une Cour pénale internationale, ne veulent plus collaborer à la lutte contre les paradis fiscaux, pratiquent une politique protectionniste sans complexes, etc.
Est-ce cela le néolibéralisme ou est-ce l’impérialisme “as usual”, y compris l’impérialisme commercial ?
Il devient de plus en plus évident que les intérêts européens, ceux de l’humanité, de la planète toute entière et les intérêts des Etats-Unis divergent. La liste des contentieux ne cesse de s’allonger.
Faudra-t-il un jour construire une coalition d’alliés, comme d’autres coalitions ont dû le faire dans le passé, pour combattre et éradiquer “le réalisme positif” des jacksoniens qui prescrivent la mort à grande échelle en vertu de leurs intérêts et de leur code de morale et d’honneur ?
Entre-temps il ne nous reste plus qu’à déclarer “Nous avons peur” comme l’a fait Paul-Henri Spaak dans un discours célèbre prononcé le 28 septembre 1948 lors de la troisième session de l’Assemblée générale de l’ONU. Préparons les fêtes de fin d’année, le printemps pourrait être rude !
Daniel Spoel, 01.12.2002



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