La Turquie doit-elle être membre de l’UE ?
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La Turquie doit-elle être membre de l’Union européenne ?
Deux questions essentielles me paraissent devoir être débattues :
1. L’adhésion de la Turquie est-elle un bien du point de vue géostratégique ?
Pour bâtir notre environnement euro-méditerranéen (voir l’article de Michel Baud dans le Monde du 15 octobre 2004) est-il préférable que la Turquie soit dans, ou en dehors de l’UE ? Ma réponse se fonde sur la nature fondamentale du processus européen et sur cette base je réponds : « non, la Turquie est responsable d’une autre mission que celle de l’UE ! ». Fondamentalement, en effet, le processus européen est un gigantesque processus de réconciliation entre des états-nations qui, pour se constituer et survivre, ont du se faire la guerre. Toutes les avancées de ce processus ont eu, en effet, une nature commune à savoir la neutralisation des causes et/ou des instruments avec lesquels les nations se battaient. Le dernier instrument de bagarre en date a été neutralisé par une monnaie commune.
La question est-donc : la Turquie doit-elle faire partie de « notre » processus de réconciliation ? ou bien doit-elle faire partie d’un autre processus de réconsciliation à savoir celui du Moyen Orient ? Elle a bien certainement des raisons de se réconcilier avec l’Europe - les historiens nous en donneront certainement de nombreux exemples. Mais n’est-il pas plus important - pour la cohésion et la paix autour de la méditerranée - que la Turquie se réconcilie avec les anciens membres de l’empire ottoman ? Et s’il fallait choisir un premier chantier de réconciliation, la gestion des ressources aquiféres et hydrauliques du Moyen Orient ne semble-t-elle pas devoir être prise au sérieux ? Ne serait-ce pas, pour le Moyen Orient, l’équivalent de ce qu’a été la CECA (gestion du charbon et de l’acier) pour l’Union européenne à savoir le premier chantier de la réconciliation européenne ?
Et si l’on observe que la grande majorité des ressources aquifères et hydrauliques du Moyen-Orient prennent leurs sources dans les montagnes de l’Anatolie, n’est-il pas plus raisonnable, sur un plan géostratégique, que la Turquie fasse partie d’une Union du Moyen-Orient plutot que de l’Union européenne ?
Je suis fermement convaincu que la réponse est affirmative. Et je pense que les vélléités de la Turquie vis à vis de l’UE ne sont que des échappatoires à l’obligation qu’elle a de se réconcilier avec son autre environnement immédiat et d’en prendre le pilotage avec courage et détermination. C’est cela qui est salutaire à long terme, à la fois, pour l’UE, le Moyen Orient et l’ensemble méditerranéen.
2. La deuxième question importante à considérer est celle de la nature et du type de laicité qu’il faut construire dans un environnement musulman.
La laicité n’est pas une et indvisible. Une laicité se caractérise par les formes et les manières d’être qu’elle a développées en fonction du type de pouvoir religieux dont elle s’est libérée et vis à vis duquel elle a construit son autonomie. La laicité « européenne » s’est construite en se libérant du pouvoir religieux chrétien, en particulier celui de Rome. Je ne suis pas convaincu du tout que la laicité de type européen soit celle qui soit la plus pertinente dans un environnement musulman. Je suis convaincu que les musulmans doivent se construire une autre laicité, celle qui jaillira de leur manière propre d’instaurer l’autonomie des pouvoirs religieux et politique. Et si, dans ce processus de construction d’une laicité « musulmane », la Turquie n’est pas présente, agissante, pilote et partenaire, je crains fort que l’Europe ne subisse encore longtemps l’hostilité (parfois fanatique) du pouvoir religieux musulman contre les « valeurs occidentales ». S’il est exact que la Turquie est pionnière dans le processus de construction d’une laicité « musulmane », sa responsabilité est de le poursuivre dans son environnement musulman au sein d’une Union du Moyen Orient ou, peut-être, d’une Union méditerrannéenne, distincte de l’Union européenne mais dans une relation pacifique de coopération.
Ce sont là les deux questions que je me pose à propos de l’adhésion de la Turquie parce que je crois qu’elles sont essentielles.
Qu’en pensez-vous ?
Philippe D. Grosjean



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