Démocratie participative et politique : premier épisode

samedi 9 février 2008
par  Daniel Spoel, FR-17240 Saint Germain du Seudre
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Daniel Spoel, membre du Forum, a l’intention de rédiger une série d’articles de réflexion sur le thème de la démocratie participative. Voici sa première contribution.


Démocratie participative et politique

Premier épisode

Le Traité de Lisbonne, résultat – ô combien difficile – d’un processus entamé, après le Traité de Maastricht, par la Déclaration de Laeken et achevé par le constat avoué d’un manque de “démocratie” (ou à tout le moins d’un manque de légitimité dans la construction européenne par l’absence de dialogue avec les citoyens européens), permet enfin de faire le point sur un “certain état de la démocratie” en Union Européenne.

L’exercice le plus intéressant a eu lieu lors de la première Agora citoyenne (7 et 8 novembre 2007) organisée par le Parlement européen à propos du dit Traité de Lisbonne. Cet exercice a été fructueux pour plusieurs raisons que je vais essayer de définir sans que celles que je vais citer ne soient nécessairement les seules, ni que j’aie la prétention d’un éclairer tous les aspects.

Une première raison tient au fait que le Parlement, seul représentant légitime d’une forme transnationale de démocratie représentative au sein de l’Union, ait organisé cette Agora en précisant qu’il s’agit d’un outil de consultation mis en œuvre pour son usage propre pour lui permettre de penser la complexité en sollicitant la société civile. Car, par définition, celle-ci sera toujours, quoiqu’on en pense, un concept exprimant la complexité de la société due à la diversité et au caractère dynamique (par opposition à statique) et mouvementé de ses composantes.

Une deuxième raison tient au fait que, tant le Parlement européen que les associations de la société civile qui ont participé à l’Agora, ont mis l’accent sur l’avenir d’un vivre-ensemble, qui va bien au-delà des acquis du Traité et non pas sur la simple remise en question des acquis de ce Traité. Le Parlement – tout comme la société civile – a probablement été lassé par l’improductivité et la lenteur mise à trouver un compromis acceptable par la méthode intergouvernementale. Car l’improductivité de cette méthode, qui avait déjà motivé en grande partie la publication de la Déclaration de Laeken, a malheureusement trouvé une triste confirmation dans les années perdues en querelles multiples depuis celle-ci.

Mais enfin, puisqu’un accord existait, l’Agora citoyenne a choisi de travailler en supposant qu’il ne serait pas remis en question par les Etats, même s’il faut garder à l’esprit que ceux-ci répugnent à organiser sereinement le nécessaire abandon-partage (mutualisation) de leur souveraineté pour affronter le défi global – c’est-à-dire non pas la « mondialisation » mais bien la construction d’une conscience d’interdépendance planétaire qui ne s’appuie ni sur un pouvoir planétaire ni sur des institutions planétaires.

Une troisième raison tient sans doute aussi au fait de la maturité de la société civile. Celle-ci, en effet, en a fait la preuve aux yeux de leurs représentants élus démocratiquement, alors que ces-derniers exprimaient au départ le plus grand scepticisme. Car il est coutumier dans l’esprit d’un élu de croire que le fait d’être élu lui donne une espèce de monopole décisionnel pendant la durée de son mandat. Cette croyance, associée à celle d’une société civile manquant d’intelligence pour saisir la complexité, d’imagination pour bien diagnostiquer et de bon sens pour formuler des propositions, a été battue en brèche à l’occasion de cet événement.

Il en résulte qu’une possibilité nouvelle se profile à l’horizon : celle de construire une connivence de travail entre la démocratie représentative et la démocratie participative.

Malgré ce premier succès, beaucoup de questions restent dans l’ombre, au nombre desquelles on peut aisément citer : la démocratie dans l’Union, la politique de l’Union, la citoyenneté européenne et – osons jusqu’au bout – le “démos” européen, sans parler de l’opinion publique et tutti quanti, sans oublier la « représentativité » des organisations de la société civile et les notions de société civile « organisée » et de gouvernance. Le sujet est tellement vaste que mon intention n’est pas du tout de l’épuiser mais de m’attacher à certains aspects pour essayer très modestement de les éclairer.

- Je vais d’abord couper le cou à un vilain canard qui fait toujours débat pour savoir si c’est le plus beau ou le meilleur canard, à savoir le système démocratique.

Je vais sortir des clichés et ne pas citer Churchill, et déclarer d’emblée que la démocratie n’existe pas, qu’elle n’a jamais existé et qu’elle n’existera jamais, parce nous ne trouverons jamais que des systèmes humains, qui répondent à des préoccupations humaines. Ces préoccupations dépendent des questions que les hommes osent ou sont capables de se poser à un moment déterminé, et qu’ils ne peuvent trouver de réponses qu’aux questions qu’ils se sont posés eux-mêmes.

Il n’y a pas de questions qui sont posées par d’autres êtres vivants que les humains et auxquelles les humains doivent répondre. Et à fortiori, il n’y a pas de question absolue qui puisse être posée dans un univers “idéal” ou de référence où il n’y a pas d’êtres humains ou, en d’autres termes, il n’y a pas de point d’Archimède en dehors de l’univers à partir duquel on puisse regarder ou penser l’univers.

- Le deuxième canard, auquel je voudrais tordre le cou pour en faire un canard farci, est le canard de l’anthropomorphisme, qui anime la pensée occidentale, et qui lui fait croire que l’homme est le centre de la création. La planète est notre biotope, ce biotope est une exception, jusqu’à preuve du contraire dans l’univers, et il est hors de notre portée de mortels, pour l’instant, de vérifier si nous sommes la seule exception ou non. Il va donc nous falloir vivre dans et avec notre biotope, et le respecter (le comprendre donc dans sa complexité), sinon nous risquons de disparaître comme espèce vivante et de faire disparaître complètement l’exception qui est notre terre-patrie Gaïa.

Ces problèmes fondamentaux du vivre-ensemble et de l’anthropomorphisme, concrétisés par le vocable « démocratie », comme organisation politique, et du rapport à la planète posent la question du fonctionnement de l’organisation sociale, de la fabrication de ce qui nous est nécessaire pour vivre et assurer la survie de l’espèce et des échanges de matières et de connaissances (mais pas uniquement d’informations) que nous faisons entre nous à un moment donné et entre les générations.

Qui peut prétendre avoir la solution unique, connaître le bien et le mal, alors que le système est tellement complexe et que personne n’arrive à le penser dans son intégralité ? Les seuls individus qui prétendent connaître les solutions sont les femmes et les hommes politiques, mais à court terme seulement, le temps d’être réélus. En réalité, leurs vérités n’en sont pas, elles ne l’ont jamais été et elles ne le seront jamais. Leur mérite est de proposer l’action, mais sachant que l’action peut engendrer la catastrophe, elle doit être régulée.

Qui peut donc encore leur faire confiance, alors qu’il faut bien leur faire confiance ?. C’est le dilemme devant lequel les citoyens sont placés en “démocratie”.

Les Lumières, et en particulier Montesquieu mais d’autres aussi, ont proposé la séparation des pouvoirs. Depuis, on a proposé plusieurs formes organisationnelles de contre-pouvoirs, de dialogue social, d’institutions d’intermédiations, etc.

La complexité, la globalité, le caractère systémique de notre monde nous impose encore plus de modestie et de prudence (ce que les hommes d’action n’aiment pas, ils prétendent que ce n’est pas “moderne”), et plus de prise en compte des temporalités propres aux phénomènes. Or seule la tradition connaît intuitivement et éventuellement rationnellement ces temporalités et les complexités des maillages des variables identifiées dans les fonctionnements systémiques. Qui d’autre que la société civile peut exprimer cette tradition ? Parce qu’elle le vit au quotidien et qu’elle est “l’accumulation culturelle” de cette tradition, tout en étant aussi “porteuse de la contestation de l’ordre établi et donc génératrice d’imagination”.

La société civile est le corps féminin de la société, qui porte la responsabilité du patrimoine génétique, se fait féconder par le corps masculin de l’action, assure la gestation et permet la procréation. Les détenteurs de l’actions croient encore trop souvent qu’ils sont soumis à un mécanisme de reproduction alors que la vie se passe par procréation, partage des informations génétiques pour faire du neuf, qui n’est ni l’un, la tradition, ni l’autre, l’action, mais une fusion créatrice des deux. C’est le résultat harmonieux de la tradition et de l’action qui donne naissance au nouveau, à l’être neuf qui émerge dans l’univers.

La supériorité du temps de la gestation et de l’éducation, à l’entrée dans l’univers, n’est plus à démontrer. Pourquoi est-elle encore si difficile à démontrer dans l’univers politique ? Et de plus en plus difficile à démontrer au point que les citoyens sont “désenchantés” de la politique ?

La première Agora a démontré le contraire, les associations ont montré qu’il n’y a pas encore trop de désenchantement. C’est une énorme victoire qu’il faut poursuivre.

Je vais montrer quels sont les écueils qui se dressent devant nous dans notre navigation.

Suite au prochain numéro. Bonne année.

Daniel Spoel,

Bruxelles le 7 janvier 2008



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