Pour l’introduction d’un double marché des changes de l’Euro

mercredi 2 mars 2011
par  François J. Grosjean
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Si la santé de notre monnaie est un "bien collectif" au sens des préoccupations du Forum Permanent de la Société Civile, il vaudrait la peine d’inclure le domaine monétaire dans nos préoccupations. On trouvera, ci-dessous, de quoi alimenter une première réflexion.

Mes commentaires sont regroupés ci-dessous en deux parties distinctes. La première partie décrit une proposition de réforme du marché des changes de l´euro (introduction du double marché des changes). La seconde partie évoque ce que cette proposition pourrait apporter comme solutions structurelles à certaines des questions soulevées par la crise financière.

1. La Proposition. Description du mécanisme.

Pendant plusieurs dizaines d´années, le franc belgo-luxembourgeois était traité sur deux marchés distincts ; il existait le « marché règlementé » (FB convertible ou commercial) et le « marché libre » (FB financier). Le FB convertible était la monnaie des transactions commerciales (celles qui relèveraient de l´économie dite, aujourd´hui, « économie réelle ») et le FB financier était la monnaie utilisée pour les transactions financières (celles qu´aujourd´hui on appellerait « spéculatives »). La Banque Centrale « tenait » les deux marchés mais n´intervenait que pour soutenir et défendre le FB convertible (commercial) ; le FB financier, quant à lui, fluctuait librement au gré de l´offre et de la demande des opérations financières. Dans la foulée du néo-libéralisme (Tatcher+Reagan) les autorités européennes nous ont imposé la suppression de ce double marché (dans la ligne de la philosophie de « libération dérégulation » de l´époque). Le double marché a cependant permis d´économiser énormément de moyens dans la défense du FB contre les spéculateurs (puisque la Banque Centrale n´intervenait pas sur le marché financier) et pouvait ainsi les affecter à la défense du FB commercial (stabilité essentielle aux échanges et flux liés à l´économie réelle).

Dans la gestion des problèmes mis en lumière par la récente crise financière, les conséquences positives d´une telle introduction seraient considérables. En effet, ce mécanisme de double marché des changes inscrirait dans la réalité la distinction, aujourd’hui seulement conceptuelle, à faire entre deux fonctions essentielle de la monnaie : d´une part contre-valeur de biens réels à échanger et d´autre part signes de richesse à investir.

Une telle "digue étanche" entre ces deux fonctions de la monnaie est, aux yeux de plusieurs spécialistes académiques des questions monétaires, une protection indispensable à notre stabilité économique future. Il est évident qu’elle va à l’encontre du sacro-saint principe de dérégulation qui prévaut aujourd’hui. Cette idée d´instaurer un double marché de l´euro est-elle actuellement étudiée ? A-t-elle déjà été éventuellement rejetée par les responsables européens ? Si oui, sur base de quels arguments ? Quelle est l’opinion de l’opérateur au premier chef : la Banque Centrale Européenne ? On en entend aucun commentaire ni, a fortiori aucune proposition, à ce sujet.

2. Solutions structurelles apportées par un « double marché » pour libérer l´économie de la dictature de la finance.

2.1 Le rôle de la Banque Centrale Européenne.

  • La mission de la Banque centrale européenne serait d´office élargie aux responsabilités sociales qui manquent aujourd´hui à sa crédibilité puisqu´elle deviendrait ainsi « agent » de la politique économique des pays de la zone euro. En effet, par son intervention sur le marché des changes (soutien à l´euro commercial), elle devrait dépasser la seule problématique du taux d´intérêt et son impact sur l´inflation (ses deux seules compétences actuelles faute d´engagement politique des pays membres de la zone euro) ;
  • Une problématique comme celle du refinancement de la dette de la Grèce n´aurait pas un effet « direct » [1] sur la valeur de l´euro « commercial ».

Les difficultés (et les objections soulevées) à l´introduction d´une taxe sur les opérations dites « spéculatives » seraient, en grande partie, rencontrées.

  • L´assiette de l`impôt préconisé sur les « opérations financières » (et notamment sur la spéculation) serait « automatiquement » déterminée (toutes les opérations en euro « financier » seraient ainsi taxées) sans risque de faire payer cette taxe spéciale par les entreprises commerciales qui achètent et vendent pour couvrir leurs flux « réels » ;
  • La perception de cette taxe en serait hautement simplifiée : les bourses percevraient cette taxe financière pour compte des Etats sur toutes les opérations libellées en euro « financier » ;

2.2 Un meilleur contrôle des institutions financières.

  • « Séparer clairement les métiers » entre celui de banque d’épargne et celui de banque d’investissement : forcer les opérations d’investissement financier à se concrétiser dans une autre monnaie que la monnaie des échanges commerciaux permettra quasi automatiquement la distinction entre « banque commerciale » et « banque d´investissement » ; la frontière étanche entre les deux en découlera automatiquement puisque leurs bilans seraient exprimés dans des monnaies distinctes ;
  • « Ajuster le rôle et la mission de la Banque centrale européenne » : La BCE appliquerait ainsi « automatiquement » un taux différencié aux banques « commerciales » et aux banques « d´investissement » ;
  • « Améliorer les normes comptables » : les plus et moins-values des actifs et passifs « financiers » évalués à la valeur de marché (« market value ») est un principe qui doit rester strictement d´application. Mais il est essentiel d´obliger que le résultat comptable de cette évaluation régulière soit enregistré dans un compte de réserves INDISPONIBLES (comme c’est le cas dans certains pays de haute inflation pour le résultat des ajustements comptables d´inflation). Ici encore, le traitement comptable de ces plus ou moins-values sera grandement simplifié si les opérations « financières » auxquelles ces ajustements s’appliqueraient sont, dès l’origine, enregistrées dans une monnaie spécifique.

François J. Grosjean


[1] Par cette mesure on ne lève évidemment pas cet autre effet (indirect) sur l´euro qui découle du manque total de crédibilité des institutions européennes et d´outils à leur disposition pour résoudre ensemble un tel problème « interne » à l´euro.


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