Démocratie et cupidité
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La démocratie et le marché étaient voués à entretenir une relation étroite, dans la philosophie des traités. Le dynamisme du marché était supposé engendrer la croissance qui permettait à la mobilité sociale de se concrétiser et de rendre possible la “poursuite du bonheur” dans l’Union européenne. La légitimité du capitalisme ne devait pas être contestée pour y arriver, sauf que le capitalisme financier, le libre jeu du marché et l’absence de contrôle ont débouché sur le consensus de la cupidité (voir Joseph Stiglitz). Les Etats étaient supposés être les protecteurs naturels de ses peuples en ne tombant pas sous la coupe de puissants intérêts, en prélevant des taxes et des impôts et en redistribuant l’argent sous la forme de services publics ou de l’égalité d’accès aux biens communs. Les Etats ne peuvent plus ou ne veulent plus être les protecteurs de ses peuples dans le cadre de l’Union européenne. L’Union européenne, comme tout l’Occident, a amalgamé trois éléments comme s’ils étaient naturellement joints dans le libre jeu du marché, alors qu’ils sont largement antinomiques : la démocratie, la raison et le capitalisme.
L’illusion du capitalisme réside dans une assimilation entre “hommes libres”, “monde libre” et “libre entreprise”.
L’équation démocratie-capitalisme est une illusion ou une mauvaise plaisanterie. La démocratie est soumises aux compromis sociaux et politiques, incompatibles avec le travail de lobbying ou de corruption des puissances de l’argent.
Après la crise de 1929, les Etats-Unis ont pu se soustraire à l’influence des capitalistes grâce au New Deal de Roosevelt, qui avait établi des limites aux libertés des mouvements de capitaux.
Le capitalisme sous-entend l’utilisation du capital pour en faire quelque chose, un investissement utile et des productions utiles, et pas seulement sa propriété. La possession d’un bien obtenue grâce à un transfert de capital ne suffit pas à faire du propriétaire un capitaliste. Le commerce d’un bien inerte comme un terrain, un immeuble, de l’or ou une action n’est pas un acte capitaliste en soi, gagner de l’argent ainsi en augmentant son capital est de la spéculation. Le capitalisme est l’utilisation dynamique d’éléments concrets grâce à la propriété d’un capital pour la transformer en moyens de production. Cela nécessite donc le ré-investissement permanent d’une partie des capitaux pour moderniser et étendre les moyens en question. Le capital est la propriété d’une abstraction, rendue concrète par la propriété des moyens de production, qui, par la réalisation d’une production concrète et réelle, crée de nouveaux capitaux.
Le capitalisme moderne correspond à deux dérives :
1- la dépendance croissante vis-à-vis du capital, qui conduit à produire de nouveau capitaux, parfois fictifs, il s’agit de spéculation et non de production ;
2- la bureaucratisation de la gestion, qui conduit à la consommation inutile de ressources, à commencer par la consommation de “services”.
La capitalisme moderne, et principalement le capitalisme financier, tourne autour de la recherche du profit, souvent d’un profit exagéré. Or dans le capitalisme actionnarial, la propriété des moyens de production a été dévoyée et supplantée par la gestion de ces moyens. Gérer c’est administrer et l’administration est une fonction bureaucratique.
La consommation de services, le secteur tertiaire, est la part parasitaire, non créative, du capitalisme moderne. Les experts, les conseillers en publicité et en relations publiques, les conseillers financiers, les courtiers, une partie des banquiers, les ingénieurs-conseils sont pour beaucoup des parasites économiques. Les promoteurs immobiliers, les courtiers et intermédiaires commerciaux pour les matières premières, les courtiers, les banques d’affaires et agents de change sont de purs spéculateurs.
Le chef d’entreprise d’une société anonyme, à fortiori d’une multinationale, n’est pas un propriétaire, ni un preneur de risque. Il a un contrat d’emploi, un salaire convenu d’avance, des primes, une retraite, un parachute doré, une voiture de fonction, des billets d’avion en première classe, des repas d’affaires, des congés payés, un abonnement à des clubs, des options sur des actions, un compte en Suisse ou dans un autre paradis fiscal. Il peut même nommer les membres de son conseil d’administration, les rémunérer grassement, s’assurer de la sorte de leur bienveillance à l’égard de sa gestion.
Il ne faut pas croire que les membres d’un conseil d’administration exercent une autorité effective sur les grandes entreprises, pas plus que les actionnaires à l’exception de ceux qui détiennent une part importante du capital. C’est la une des grandes illusions du capitalisme actuel.
Pour un gestionnaire moderne, il est plus lucratif de sous-traiter les moyens de production dans un pays du tiers-monde, ou la main-d’oeuvre importante sera rémunérée par un salaire dérisoire. C’est le syndrome de l’entreprise sans usine, si bien développé par Alcatel.
La cotation en bourse et le syndrome du rapport trimestriel obligent le gestionnaire à dégager des profits immédiats pour alimenter le capitalisme spéculatif. Cela n’a plus rien à voir avec le capitalisme patrimonial qui planifiait à long terme, faisait des investissements de base et à long terme aussi, pour améliorer la production existante et rechercher de nouveaux produits.
Bien au contraire, ce système pousse à la diminution de la qualité et de la durée de vie des produits.
Si le citoyen se tourne vers les responsables du système capitaliste moderne pour lui demander des explications, celui-ci le revoie vers son gouvernement.
Au passage, il reprochera à ce citoyen de ne pas prendre d’initiatives ni de risques, de ne pas travailler assez dur ni assez longtemps, de ne pas être compétitif, de ne pas respecter les forces du marché, etc…
Le responsable du système prétendra en outre que son gouvernement est responsable de l’inflation, du chômage, du manque de confiance des investisseurs, de l’effondrement des marchés boursiers, des restrictions imposées à la libre entreprise, à la concurrence, à la pollution, etc, bref à la liberté d’action individuelle de ce responsable du système capitaliste moderne.
Le chef d’entreprise, celui d’une grande entreprise, est un technocrate formé dans une école de gestion, qui est de fait un temple de la rationalité instrumentale. L’école de gestion est un repère d’hommes qui sont les auteurs d’un raisonnement intellectuel étayant une forme de masochisme social anti-démocratique. Le “marché” se trouve au centre de leurs analyses. Ce “marché” est théorique, tout comme la “compétitivité”. Ils font partie d’une vision globale de la société, qui suppose la fin de tout contrat social, qui écarte les problèmes sociaux, la démocratie, le capitalisme patrimonial (remplacé par la gestion), et bien sûr la morale. Les temples de la rationalité instrumentale ont rendu l’économie “sauvage”.
Ils requièrent une soumission passive aux forces du marché ; ils nous demandent de consacrer nos forces et nos capacités à réagir contre ces forces brutales, mais “naturelles”, plutôt que de chercher à les contrôler et à la diriger, c’est-à-dire à les réguler. Peu importe que cette passivité doive se solder par la déstructuration de la société, telles sont les enseignements prodigués dans les temples de la rationalité instrumentale de gestion du capitalisme moderne.
Les écoles de gestion fabriquent les gestionnaires des multinationales qui devraient être appelées “anationales” plutôt que multinationales. Les entreprises multinationales ou anationales sont des monstres informes, mobiles, invisibles qui ne peuvent pas prétendre comme les Etats être les protecteurs naturels des peuples. Elles sont les centres de puissants intérêts, et devraient être tenues à l’écart de tout centre de consultation et de décision de toute institution démocratique. C’est exactement l’inverse qui se passe dans les institutions de l’Union européenne, à commencer par la Commission. La crise de la démocratie est en grande partie due à l’amalgame qui est fait dans le libre jeu du marché entre la démocratie, la raison et le capitalisme, alors que ces trois concepts sont très largement antinomiques.
La crise de la démocratie est évidente depuis longtemps dans la manière dont les institutions européennes fonctionnent, d’abord avec la manière dont la Commission a toujours fonctionné, et encore aujourd’hui, malgré son effacement depuis l’accession à la présidence de Barroso. Elle s’occupe plus de la consommation énergétique des cafetières que des réels problèmes des citoyens. C’est une manifestation de plus de la dérive technocratique.
La deuxième crise démocratique résulte de l’incapacité des gouvernements à se mettre d’accord sur la manière de traiter la crise de l’Euro.
La gouvernance économique et financière de l’Euro zone telle que proposée actuellement par les gouvernements est essentiellement technocratique, donc anti-démocratique. La taxation des spéculations est proposée par certains une porte ouverte, mais qui est loin d’être applicable à court terme. Le Réseau Action contre la spéculation financière a soulevé le problème il y a bien longtemps en ne trouvant que résistances et dénigrements de la part de beaucoup d’autorités et en particulier des institutions européennes et, ce malgré un vote de principe du Parlement et du Sénat belge.
Le débat est ouvert sur les eurobons et sur la mutualisation de la dette, mais ce débat est stérile parce que la crise provoquée par la faillite de la Grèce n’est toujours pas résolue, entre autres à cause de la Finlande, qui ne représente pas plus de trois pourcents de la contribution à la zone euro, mais qui est capable de bloquer l’ensemble du système.
Il faut oser reconnaître que l’UE sous sa forme actuelle, issue du traité de Lisbonne, est bel et bien morte, et en particulier l’euro est mort aussi, faute d’une révision complète de l’ensemble des processus et des fonctionnements des institutions pour les rendre enfin démocratiques.
Ce ne sont ni Madame Merkel, ni Monsieur Sarkozy, ni Monsieur Van Rompuy, ni même Monsieur Euro qui vont résoudre quoique ce soit. Sortons du culte du ou des Héros pour revenir à une démocratie plus effective.



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