La citoyenneté européenne a-t-elle pris le « blues » après le printemps et l’été 2005 ?
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Contribution proposée par Daniel Spoel lors de la rencontre du 17 septembre 2005.
La citoyenneté européenne a-t-elle pris le « blues » après le printemps et l’été 2005 ?
Le Forum porteur d’imagination
Le Forum a montré dans le passé sa capacité d’imagination et de proposition.
Nous allons organiser notre mise au vert, essayons de garder à l’esprit ce qui est essentiel pour avancer dans le sens d’une meilleure compréhension du monde, donc d’une meilleure compréhension de ce qui est nécessaire à l’humanité. Mais dans sa préparation de notre mise au vert, j’engagerais chacun à se placer dans un terme accessible : ne nous soucions pas de la créativité du jour suivant, il suffit que chaque journée ait son propre élan.
La journée du 17 septembre 2005 aura son élan propre, éphémère, comme il se doit, mais combien réjouissant. Essayons ensembles de sortir des conservatismes, des idéologies, des holismes (ou volontés d’appliquer à d’autre ce que nous croyons bon pour nous).
Essayons de partager le plaisir immense de vivre une expérience humaine entre nous en essayant de projeter les aspirations des absents, eux-nous, qui devons partager le même espace-temps.
Après le NON français, le NEE néerlandais, le triste sommet de juin et les attentats de Londres, la citoyenneté européenne n’en a-t-elle pas pris un coup ? L’Union européenne, ses peuples et ses dirigeants ont-ils enfin découvert les cultures, leurs différences et une possible montée du rejet de l’autre, de la xénophobie si tout se poursuit dans le prolongement des événements des dernières années depuis l’élection de Georges Bush à la présidence des Etats-Unis ?
Les chocs des référendums français et néerlandais, phénomènes de prurit anti-intégration, vont-ils faire prendre conscience aux acteurs publics, dirigeants et mass-médias de la véritable signification de “culture”. Rien n’est moins sûr.
Le carnaval habituel peut-il continuer “as usual” ? A d’autres époques, les artistes comme Jérôme Bosch, James Ensor, les surréalistes ont su peindre les carnavals de leurs sociétés ? Qui nous met en scène le carnaval d’aujourd’hui ? Est-ce la télévision centrée sur le football et le sport spectacle, la captation du maximum de “share of mind” du citoyen passif ?
Comment communiquer l’Europe et la citoyenneté européenne à l’heure où les “sociétés” et les cultures ne sont compréhensibles que comme des associations agitées et asymétriques de pluralités d’espaces et de représentations du monde qui ne peuvent ni être véritablement unies, ni véritablement séparées. Où est la vision commune, le modus vivendi et comment les sortir de l’ombre, les rendre explicites et les communiquer ?
La réponse n’est pas immédiate, elle fera l’objet d’une partie, je l’espère, de notre journée de travail.
Une Commission et des institutions sans véritable ligne directrice
Le Forum, pas plus que les autres ONG, qui collaborent avec la Commission ou les autres Institutions européennes comme par exemple le Comité économique et social européen, ne sont pas des ennemis de la Commission, ni des autres institutions, bien au contraire. Nous faisons partie du Groupe de liaison du CESE et nous nous en réjouissons, le travail est fructueux et va dans le sens de notre raison sociale : démocratie participative et paritaire, citoyenneté européenne.
Néanmoins, il ne faut pas se voiler la face, beaucoup de problèmes subsistent (voir mes notes concernant les réunion du Groupe de Liaison). Un des problèmes majeurs est la politique de communication de la Commission, qui est en panne d’idées et de stratégie véritablement productrice d’espoir et de résultats. Je vous envoie les positions de la Vice-Présidence par courrier séparé, et je vous enverrai par la même occasion mes commentaires à ce propos. De nombreux débats ont déjà eu lieu et le CESE est chargé, en collaboration avec Madame Wallström d’organiser deux jours de débats les 7 et 8 novembre prochain. Le Forum veut en être et faire des propositions. C’est donc un chantier particulièrement important pour faire avancer la question de la citoyenneté européenne.
L’articulation du débat autour de la citoyenneté
Je me suis livré à quelques réflexions plus fondamentales (que vous trouverez ci-après, en annexe et qui pourront être lues par ceux qui s’intéressent à cette question) pour essayer de comprendre ce qui déstabilise aujourd’hui le concept de “citoyenneté européenne”. Il en résulte un certain nombre de thèmes ou de propositions qui sont liées au modus vivendi, au contenu du vivre ensemble nécessaire à donner du sens à la citoyennté européenne, je vous les livre pour débats lors de la journée du 17.
En effet la citoyenneté s’articule autour du sentiment d’appartenance à la cité, mais qu’est-ce que nous offre la “cité européenne”, qui soit perceptible et compréhensible pour un citoyen de base, lequel n’est encore qu’un citoyen national, malgré la présence des termes “citoyen européen” dans différents traités ? En particulier comment régler différents rapports entre le citoyen et son environnement social et naturel ?
Voici donc quelques questions, qui sous-tendent l’idée de citoyenneté dans le contexte de l’Union, et qui mériteraient de faire l’objet de notre attention :
1. Comment sortir du dilemme de la communication de la citoyenneté européenne lorsqu’elle est confiée aux Etats nationaux ou à la Commission sans consensus sur le modus vivendi, ou le vivre ensemble ?
2. Le niveau national de la formation des jeunes est-il suffisant pour construire le modus vivendi, ou le vivre ensemble ? Les Etats n’ont-ils pas tendance à répéter la manière dont la citoyenneté et l’histoire sont racontés sans inclure une histoire commune européenne et un vécu de paix depuis plus de 50 ans ?
3. Les systèmes de protection et de redistribution qui sont en vigueur dans les différents Etats sont-ils en mesure de garantir le “feu du bien-être” dans un espace européen, seule base de reconnaissance commune du modus vivendi ?
4. Comment imaginer des mécanismes, ou des garantie (prévues en principe dans le traité de Rome II) qui ne donnent pas l’impression aux citoyens de détricoter l’Etat-Providence et qui soit accepté par un ensemble cohérent de citoyens et d’Etats de Union de l’avenir ?
5. La société de la connaissance basée sur les TIC (technologies de l’information et de la communication) doit-elle abandonner les citoyens qui ne peuvent développer leur personnalité et leur autonomie que sur un rapport manuel à la matière, donc un métier manuel, sans intellectualisation trop élaborée ? La stratégie de Lisbonne est très évasive sur la question.
6. Comment intégrer citoyenneté européenne et développement durable ?
7. La connaissance, objectif préconisé par la Stratégie de Lisbonne, est-elle compatible avec la démocratie et citoyenneté européenne ? Trois questions subsidiaires peuvent être posées :
7.1 Comment traiter l’évolution des connaissances et l’adaptation des systèmes éducatifs aux réalités de la vie et aux principes énoncés dans la Stratégie de Lisbonne, alors que les responsabilités sont essentiellement nationales ou régionales ?
7.2 Comment assurer un accès à une formation pour chacun sans que la sélection des élites ne s’opère dans le système national entre 12 et 18 ans, ce qui provoquerait une faillite de la stratégie de Lisbonne ?
7.3 Comment traiter la question des experts désignés plus en fonction des résultats attendus de leurs rapports, qu’en fonction du respect des intérêts de la collectivité ?
8. Le citoyen européen acceptera-t-il encore une conception de l’Europe puissance telle qu’elle a été imaginée en 1945 et suivantes, compte tenu de l’objectif de paix tenu pour acquis par les jeunes comme une évidence ?
9. Y a-t-il encore une place pour une Constitution européenne définissant la citoyenneté, ses droits et ses devoirs après l’été 2005 ?
Nous n’épuiserons pas le sujet, ce n’est pas l’objectif. Celui-ci est de définir des priorités et un calendrier pour un an avec des options pour l’année prochaine.
En guise de conclusion
Il n’y a pas de conclusion définitive. Mais le Forum devrait revoir ses positions en fonction d’une réalité actuelle et d’une possible projection de cette réalité. Le Forum doit oser faire des propositions qui dérangent à la fois l’establishment et ceux qui prétendent détenir des vérités absolues. Pour ceux qui le souhaitent, je les renvoie au texte annexé ci-après.
Je reste persuadé que la défense des droits fondamentaux et le respect des trois piliers - commerce non entravé sauf atteinte à l’intérêt général, respect des droits sociaux et procédures de convergence, respect des droits environnementaux - sont les garants de la survie de l’espèce humaine.
La journée du 17 septembre nous permettra d’en débattre et, je l’espère, de faire des propositions originales et susceptibles d’être mises en oeuvres.
Bien à Vous,
Daniel Spoel, Bruxelles, le 1er septembre 2005
1- L’Union a du mal à (di-)gérer la diversité des cultures
L’union est encore basée en grande ligne sur l’existence de peuples-nations. Les peuples-nations se considèrent, par un raccourci de raisonnement, comme des monosphères unies depuis l’origine. C’est tout-à-fait faux, les peuples-nations sont des créations de l’histoire, fondées soit sur une substance génétique (mythe d’une pureté raciale ou originelle unique), soit sur une substance théologique (religion ou croyances communes), soit sur une unité géographique.
Compte tenu de la narration de l’histoire et de sa transformation dans le temps, comment passer de la narration nationale à la narration européenne ? Faute de pouvoir entamer cette démarche, l’Etat-nation restera-t-il la manière prégnante dont les peuples-nations de définissent ?
Or, à y regarder de près, l’histoire contredit en permanence ce raccourci de la pensée, qui consiste à croire que le peuple-nation existe indépendamment de sa fabrication. Les peuples-nations, qui se présentent comme des espaces enchantés par un narcissisme magique, ne trompent qu’eux même. L’immunité imaginaire d’une communauté d’essence et d’élection, d’une idéalité mythique, d’une unité de pensée, de fraternité, d’égalité et de liberté est vite mise à mal par des événements inattendus.
Cela a été le cas aux Etats-Unis après le 11 septembre 2001, en France après les élections présidentielles de 2002 (et plus récemment pendant la campagne du référendum) et au Royaume-Unis après les attentats à Londres de juillet 2005. La monosphère idéale de l’unité culturelle et de la grande fraternité du peuple-nation a implosé : l’intégration culturelle a volé en éclat. Les modèles d’intégration ont montré leur faiblesse : Huntington s’interroge sur le devenir de la culture Wasp ; la France et les Pays-Bas sont entrés en guerre civile verbale lors des référendum, même les familles se sont divisées ; le Royaume-Uni ne peut plus regarder ses natifs de la deuxième génération issue de l’immigration comme elle le faisait avant.
Malgré la volonté ou l’illusion de croire qu’une société théorique existe dans un absolu d’identité, on ne peut plus parler de “société” dans des termes théoriques. On est forcé d’abandonner le cercle enchanté de l’hypnose réciproque du peuple-nation. Le “nous” prend un autre sens lorsqu’on regarde les sociétés de plus près, les sociétés apparaissent comme elles sont : plus fluides, plus hybrides et plus diverses que ne le laissait supposer une prétendue “homogénéité”. L’autre-différent, qui vient s’immiscer dans un quotidien morose, fait prendre conscience de son existence propre, l’autre, qu’il soit “plombier polonais” ou “musulman d’origine pakistanaise” redevient un “autre” rejeté. L’autre redonne brusquement des couleurs aux différences qu’on ne voulait plus voir dans la société “homogène”. Le peuple-nation redécouvre ses propres inégalités, ses propres discriminations, ses propres xénophobies. Elle se redécouvre multiple et rejette brusquement ce qui est par trop distant. La “société” réapparaît sous forme de sous-systèmes.
L’implicite redevient insupportable, l’implicite, accepté jusqu’alors d’une société une et “égalitaire”, est brusquement étrange. On tombe du nuage !
Le personnel politique, les médias sont alors accusés de trahison pour ne pas avoir explicité suffisamment de choses, pour n’avoir pas osé parler des différences, des inégalités, d’avoir permis de dépasser les clichés. Et pourtant, on vous rétorquera qu’il y avait transparence, que les médias remplissaient leurs fonctions ! Mais la transparence théorique ne satisfait pas le peuple paresseux : le peuple ne s’informe pas, on le distrait pour qu’il oublie ses réalités. L’information est à portée du regard, de l’oreille, mais il ne veut pas la voir, ni l’entendre et les démagogues ont beau jeu de lui faire croire qu’on lui cache tout, qu’on le manipule, que les élites l’ont trahi.
Si l’homme moderne se livre aux mensonges les plus profonds, c’est parce qu’il néglige consciemment sa constitution d’individu auto-opérable : le refus du principe à l’opération sur son propre état (ou sa méconnaissance) est le noyau du mauvais romantisme.
L’éducation a ici un rôle majeur à jouer pour apprendre à chacun quelle est la véritable essence de sa liberté : celle de son auto-opérabilité en lui en donnant les clés. Toute éducation, qui néglige cette obligation élémentaire permettant à l’être humain de rentrer dans le monde et de l’explorer, n’est que de l’endoctrinement préparant les récipiendaires à l’acceptation des illusions.
Les promesses et les mensonges n’engagent que celui qui les croit. Si notre éducation ne nous a pas vaccinés contre les illusions, notre prédisposition paresseuse à nous laisser guider par toutes les réifications nous conduit à la désillusion. Et ensuite elle nous conduit à accuser l’autre (mais pas nécessairement le vecteur de l’illusion), alors que nous sommes seuls responsables de notre auto-opérabilité.
Mais les systèmes éducatifs construisent-ils encore des être auto-opérables, ou programment-ils des robots formatés et sélectionnés ? La question restera en suspens dans tout l’exposé.
L’esprit critique, la liberté et l’imagination sont les seuls antidotes contre les réifications. Lorsque “moderne” signifie “réification”, il faut être résolument transmoderne et refuser la réification !
Le post-modernisme a tenté de faire croire à la fin de l’histoire, à l’avènement d’un état stationnaire. Il n’est pas étonnant que les néo-conservateurs américains [1] (qui se veulent post-modernes), dans leur cynisme, y aient trouvé leur compte dans l’extraordinaire possibilité qui leur est offerte par les médias de créer l’illusion qui remplace la réalité.
Mais tôt ou tard la réalité prend le dessus sur l’illusion, et dans leurs politiques internationales, les néoconservateurs se sont trompé. Il n’ont pas compté avec les bifurcations de l’histoire : les bifurcations n’ont pas besoin de grandes dépenses d’énergie et de puissance, il leur suffit d’une petite énergie d’activation pour faire basculer une situation métastable. N’est-ce pas ce qui se passe actuellement en Irak et qui pourrait se passer en Afganisthan ?
Dans une situation où l’illusion entre dans le cercle de la lumière, l’implicite devient alors explicite et le monstrueux apparaît : celui qui prétend incarner le bien devient hideux. Les leaders tels que Aznar, Blair ou Bush sont démasqués. Mais pas totalement, parce qu’ils ne sont jamais que le produit d’un système qui accepte le masque. La théorie des systèmes explique aisément que les sociétés sont des systèmes qui sont voyantes à leur visions et aveugles à leurs aveuglements.
L’homme social vivant dans un système réifié n’est qu’un somnambule. Nietzsche notait à la fin du 19ème siècle “La nature a niché l’être humain dans une foule d’illusions. C’est son élément authentique”.
Néanmoins, l’auto-opérabilité de la connaissance de soi ouvre sur l’esprit de tolérance, sur une forme d’héroïsme de la pensée par une mise en garde contre soi-même, la pensée peut enfin devenir “psychiquement utilisable” parce que le monde devient une représentation utile du point de vue immunitaire. La démarche transmoderne est précisément cette nouvelle critique immunologique de la connaissance qui se débarrasse de la tutelle d’une conception ordinaire, dictée par un besoin chronique d’illusions.
Au nombre de ces illusions “modernes” hyper-réifiées, on trouve en vrac le progrès, la croissance, le peuple souverain, la démocratie, etc. Les adeptes de l’auto-opérabilité doivent se réunir pour dégonfler ces illusions d’une manière réalistes, c’est-à-dire en les rendant progressivement inopérante en les remplaçant par des valeurs plus cognitivement vraies dans notre temps présent et dans les temps à venir. Ceci n’a rien à voir avec des illusions, ni avec des opinions publiques, comme je le montrerai plus tard.
Il faut donc se réjouir de ce que quelques esprits critiques et sceptiques de la vieille Europe, et sans doute de la vieille Asie, s’adonnent encore aujourd’hui à cet héroïsme immunitaire par rapport aux idées reçues. Le sens immunologique de la créativité est au service des forces de tension qui ouvrent des sphères concrètes de vitalité et maintiennent en forme les improvisations locales. C’est pour cela que le Comité des Régions, les collaborations entre grandes villes situées dans des Etats différents ont souvent plus de sens que la centralisation nationale.
La démocratie participative doit se réjouir de la vitalité offerte par ces improvisations créatives, car elle ne doit pas se laisser enfermer des les carcans des illusions de la démocratie représentative, qui est automatiquement reliée aux reflets des opinions publiques. En effet, la démocratie représentative est en permanence tentée de flatter ces opinions publiques, sauf en cas de crise grave. C’est dire la nature différente de nos engagements : d’une part la construction de la réalité et d’autre part la politique de l’émotion ou l’antipolitique !
L’élan initial de la construction européenne s’est affaibli et très largement réifié. Les procédures de la gouvernance communautaire a ossifié toute la créativité initiale pour la transformer en technocratie européenne : la Commission Barroso est-elle sans imagination ?
Depuis la Commission Delors, les couches se sont ajoutées aux couches, l’imagination a disparu : la partie III du traité de Rome II en est l’exemple le plus abouti. La définition des procédures de gouvernance n’a jamais remplacé la véritable gouvernance, s’il y avait pour certaines questions autre chose que de la bureaucratie. S’il y avait une gouvernance européenne, ou mieux, une vision européenne, cela se saurait. Or force est de constater qu’il n’y a pas de vision, comment pourrait-il y avoir une gouvernance sans vision ? Avec quels objectifs ?
C’est par sédimentations successives que l’on fabrique des fossiles ! Va-t-il falloir déterrer les fossiles européens ?
Le traité de Rome II n’a pas résisté aux prétentions des “holismes” individuels de certains peuples-nations et des illusions de leur culture ou représentation de leur propre ou modèle ou société prétendument homogène et universelle.
La “citoyenneté nationale” est devenue incompatible avec une “citoyenneté européenne”.
Une société ou un modèle social n’est jamais que le résultat d’une culture, un modus vivendi. Je m’efforce de le répéter, avant Nice, pendant Laeken, pendant la Convention : un modèle social national n’est pas exportable. Je ne suis pas monomaniaque, mais la question sociale est un problème culturel et ensuite un problème d’organisation et de réseaux de gestion et de redistribution, avec des protocoles de fonctionnement.
L’Europe n’a jamais eu l’autorisation de s’en mêler, à juste titre.
Mais pourquoi lui cherche-t-on des poux sur la tête ? Pour des raisons idéologiques ou des raisons objectives ? Quel gouvernement donne les explications qu’il faut ? Aucun sans doute, parce que leur responsabilité est entière, y compris dans l’absence réelle d’harmonisation.
Mettons donc les gouvernements devant leurs responsabilités !
En matière culturelle, aucun lien (social et culturel) d’analogie entre voisins vivants des modus vivendi différents ne viendra ni par inspiration commune, ni par le commerce linguistique, ni par le commerce tout court, mais sur la base d’une contamination mimétique. Si les “autres” pays de l’Union doivent savoir quel fut le bénéfice de la concertation et de la négociation sociale, il nous appartient de leur apprendre, et le travail effectué à ce jour par la CES (Confédération européenne de syndicats) est remarquable. Mais en définitive, c’est aussi leur liberté de négocier et de vivre qui est en cause et par rapport à laquelle nous ne pouvons que manifester notre sympathie et notre soutien.
La manière de dessiner et d’assurer l’espace vital “à l’européenne” ne se fera pas par l’adoption de la manière “à la française” ou “à la suédoise” (ce ne sont que des exemples de nationalités, toute autre aurait pu faire l’objet de ma littérature), mais par la contamination mimétique, par l’infection imitative, l’entente réussie, le rapprochement des opinions (les échanges transculturels), le partage de décisions. Chaque pays a le droit d’être considéré comme adulte, c’est le prix à payer pour la liberté et le respect mutuel.
Néanmoins, pour pouvoir harmoniser certaines procédures, au niveau des méthodes, il faudra compter avec la diffusion de rituels analogues, de médias pour les représenter, les mettre en scène avec force, si nécessaire sans verser dans la propagande. La propagande n’est pas l’imitation mais l’imposition. Le respect de la dignité et de l’acceptation de l’auto-opérabilité est à ce prix. Le “moi” tchèque ou polonais vaut bien le “moi” français ou belge.
S’il n’y a pas de place pour le “holisme” (tous la même chose) dans l’Union européenne, comme je le crois, il n’y a pas plus de place pour un “contrat” implicite entre “égaux”, individus indépendants et singuliers, capables de s’affirmer le maître et le possesseur de sa propre vie et de toutes ses extensions.
Ce contrat supposerait non seulement la rupture avec le passé, le refus de la généalogie et de la transmission des patrimoines entre ce qui est et ce qui a été, ce qui est impraticable.
A fortiori lorsqu’il s’agit non pas des héritages immobiliers et mobiliers, mais du patrimoine génétique : il faudrait pouvoir choisir convenablement ses ancêtres.
Les modèles de pensée sont très différents, c’est-à-dire les visions du monde, ils et elles existent, nous n’y pouvons rien. Nous les trainons depuis des siècles sans beaucoup de révision de ces modèles et c’est très regrettable.
Le contractualisme de Hobbes, de Locke et de leurs successeurs ne répond pas plus à l’équation à résoudre que le romantisme holiste de Rousseau et tous autres sous-produits de la Révolution française.
Le conservatisme, le romantisme ou le holisme dialectique et agressif de l’Etat marxiste ne peuvent pas fournir le cadre de l’être-ensemble des êtres humains avec leurs semblables.
Ni la réification du contrat entre “égaux” poussée à l’extrême, comme prétend le faire John Rawls dans sa Théorie de la Justice, ni la vision romantique de la souveraineté du peuple s’exprimant dans la Res Publica, dotée d’organes institutionnels rationnels, supposés représentatifs, n’ont fourni à ce jour de modèle capable de traiter la diversité des sociétés humaines hétérogènes. Quant aux réalisations pratiques du modèle marxiste, elles ont toutes démontré leur extraordinaire capacité à exercer à grande échelle la violence institutionnelle contre leurs peuples-nations.
Les concepts de “citoyens nationaux” que les modèles ont engendrés sont tellement différents (antinomiques ?), qu’on peut se demander s’ils sont capables de coexister comme on le suppose implicitement dans le traité de Rome II, à partir d’un centre et de cercles concentriques. C’est un des problèmes majeurs qu’il faut traiter pour obtenir ou non une acceptation du traité de Rome II, avec ou sans modification.
Il faut bien se rendre à l’évidence, le monisme du contrat (modèle en vogue chez les anglo-saxons), celui du holisme universel (modèle rousseauiste ou remis à la mode par les partisans du NON en France), celui de la pensée marxiste ne répondent pas aux exigences imposées par la réalité quotidiennes, par l’ontologie.
Si le rêve européen existe, il doit intégrer les nouvelles dimensions de l’ontologie transmoderne, dépasser le concept de valeurs centrales de la cité, accepter l’hétérogénéité des cellules des sociétés, évoluer vers des concepts polycentristes, intégrer le fait que notre environnement est limité à notre vaisseau spatial terrestre et qu’il n’est plus question de le dégrader ni de le surexploiter. L’ontologie transmoderne consiste aussi à prendre conscience que notre auto-pouvoir nous permet d’intervenir sur notre environnement aussi bien que sur le patrimoine qui nous détermine biologiquement et dans nos processus de pensée. Notre responsabilité d’auto-pouvoir est énorme parce qu’il n’a de limite que notre capacité d’imagination. La science est, elle est le produit de la contestation permanente des théories et de l’imagination, qui permet de formuler de nouvelles hypothèses. Elle dérange et a toujours dérangé par sa capacité à pourfendre les illusions. Ni les applications de la science, ni celles des sciences humaines (qui ne peuvent pas être validées par la répétition des expériences et observations comme l’économie ou la sociologie), n’ont d’éthique. L’économie et la sociologie sont toutes deux empiriques et ne résistent pas à l’épreuve du temps parce qu’elles ne sont jamais reproductibles dans les mêmes conditions dans le temps ; le temps est passé, point à la ligne, on en reste avec des données du passé.
Néanmoins, si l’expérience humaine a un sens c’est celui de fonctionner par analogie et non pas par reproduction d’un processus, par reproduction du passé.
Dans cette optique d’une dépendance temporelle de la vérité et de la nécessité de son adaptation plastique, l’éthique serait une anticipation ontologique respectueuse de l’essence de l’humanité. Ne s’agit-il pas là d’une proposition fondamentale pour entrer dans un monde trans-moderne ?
La politique, pas plus que la science ou l’économie, n’a d’éthique. Elle est en principe l’art du possible, mais elle a surtout une grande capacité de vendre des illusions. Ceci n’enlève rien d’honorable à ce que peut être un personnage politique si celui-ci a lui-même un sens éthique. L’homme politique ne peut pas être extrait de son environnement, il fait lui-même partie d’une cellule sociale, dans laquelle il exerce son activité. Il est donc redevable à cette cellule d’une certaine capacité d’action dans la société. Mais il ne faut pas lui en demander trop, ce qui semble être une tendance actuelle des opinions publiques. En politique, le personnage est toujours en représentation, au sens théatral, il devient “représentant” lorsqu’il est élu. Il peut exercer alors pleinement son talent de représentation. L’homme politique n’est que le produit de son milieu, plus sensible aux opinions que la moyenne des individus, donc moins apte à se placer dans une perspective à long terme.
Les représentants politiques sont les interprétants d’une conception du modus vivendi, ils ne sont pas nécessairement les concepteurs, la démocratie participative doit revendiquer sa part de légitimité dans cette conception. C’est donc à nous, êtres humains pensants, qu’il appartient de définir notre “hominiscence”, une sorte d’anticipation ontologique, ou sens éthique de ce que nous sommes et de ce que nous allons devenir, et de réécrire les scénarii permettant de (re)mettre en scène cette “hominiscence”. C’est toute une aventure, j’oserais écrire avant-devenir, puisque aventure vient de advenire, soit ce qui va arriver. Dans la construction de l’Union osons donc l’advenire de l’essence de l’humanité.
2- Et pourtant ce traité contient des avancées très importantes
L’Union européenne n’est pas parfaite, le traité de Rome II est loin de soulever l’enthousiasme. Les chefs d’Etats et de gouvernements n’ont plus d’imagination, ni au niveau national, ni au niveau communautaire. La Commission n’en a pas plus, elle gère les affaires courantes, elle fait semblant, elle navigue dans l’hypocrisie, la question du textile chinois est un de ces paroxysmes de l’hypocrisie et de l’impuissance de la Commission. Heureusement que le Commissaire est un britannique, son peuple-nation lui a enseigné depuis des siècles les ficelles de l’hypocrisie. Ce traité a reconnu non seulement le marché, mais encore les principes fondamentaux des valeurs sociales d’égalité de droit et aussi, ce qui est tout aussi fondamental les valeurs de l’environnement, baptisé par une oxymore “développement durable”.
Je m’explique concernant l’importance fondamentale et l’oxymore.
2.1 Importance fondamentale
Il est fondamental de reconnaître que nous avons un environnement, qui nous est indispensable pour vivre sur ou plutôt dans notre capsule terrestre et son atmosphère et ses conditions climatiques : c’est en quelle que sorte la serre de protection de l’espèce humaine. Nulle part ailleurs, il n’y a les conditions atmosphériques et climatiques qui permettraient à l’humanité de vivre et de se faire gâter. La terre est notre île dans l’univers. Ceux qui tentent de nous faire croire que d’autres îles existent sont des bonimenteurs (boni-menteurs ou bons menteurs). Et ceux qui tentent de nous faire croire que les voyages interplanétaires lointains sont possibles, sans reproduction explicite de nos conditions terrestres sont des menteurs à la puissance Oméga.
Nous n’avons donc que notre vaisseau-terre, quand je dis “nous”, il s’agit de nous et des générations futures. Il nous reste donc à choyer notre vaisseau et à l’entretenir et le respecter.
Seul l’Union européenne est capable d’impulser cette vision transfrontalière de l’espace humain. Les Etats ont prétendu à l’imperméabilité des frontières (voilà revenir le mythe de l’homogénéité vierge du peuple-nation dans sa pureté originelle), on en rit encore jaune dans les chaumières françaises à propos du nuage de Tchernobyl. Vive donc l’Union européenne, qui a du mal à imposer ses normes environnementales résultant de Kyoto et plus encore celles qui concernent des programmes plus avancés comme le programme Reach.
2.2 Oxymore
Le terme “développement durable”, dans le contexte actuel, me fait grincer les dents. Nous épuisons les ressources fossiles, accumulées au cours du développement de notre astre-vaisseau, sans avoir aucune capacité de les renouveler. Nous consommons non seulement de l’énergie et des ressources minérales d’une manière irréversible, mais encore avec des rendements encore négligeables.
En considérant, non plus l’énergie comme variable indicatrice significative, mais l’entropie (qui caractérise la nature de son état plus ou moins dégradé), la situation est encore plus catastrophique.
On ne pourra véritablement parler de “développement durable” que lorsque l’humanité ne consommera que ce qu’elle reçoit sous forme d’énergie en provenance de l’espace, soit venant du dehors de son espace fermé de planète. Il n’est pas inimaginable que nos efforts de connaissance et d’art de l’ingénieur (technologie) et du politique en matière économique n’y parviennent. Encore faudrait-il que l’économie s’arrête à l’économie (règles de fonctionnement du foyer ou de la cité) et ne s’étende plus à la chrématistique (accumulation de valeurs monétaires produisant d’autres valeurs monétaires sans passer par le fonctionnement du foyer ou de la cité). La cité devrait donc reprendre le pouvoir sur la circulation de la monnaie, donc la valeur n’est pas transformée en valeur d’usage, mais seulement évaluée en valeur d’échange ou en “valeur potentielle d’échange”. La honte actuelle réside dans la dilapidation des ressources non renouvelable en valeurs autres que les valeurs d’usage.
Elle atteint son paroxysme lorsqu’il s’agit de “valeur potentielle d’échange”, c’est-à-dire en pure spéculation. Si l’éthique doit être considérée comme une anticipation ontologique respectueuse de l’essence de l’humanité, la politique devrait s’occuper d’interdire la spéculation, comme étant contraire à notre “hominiscence”. Nous connaissons la faiblesse de la politique et la corruption que la spéculation peut engendrer, gardons néanmoins à l’esprit que le “doux commerce”, lorsqu’il sort des ses finalités d’échanges en fonction des valeurs d’usage, n’est plus doux du tout et qu’il devient sauvage.
2.3 Des avancées significatives
Je ne vais pas revenir, après ces réserves formelles, sur le détail des avancées contenues dans les parties I et II du traité de Rome II. Personne ou presque, sauf les idéologues du contrat, ou ceux de l’holisme ou ceux de l’idéologie mortifère du marxisme, ne conteste les avancées acquises lors de la Convention et qui sont consignées dans ces deux parties.
Le dévoiement s’est fait après la Convention, chez les fabricants d’illusions, qu’ils soient politiques ou technocrates. Même Valéry Giscard d’Estaing ne revendique pas la présence de la partie III dans le traité. Les auteurs doivent peut être recherché au secrétariat du Présidium de la Convention et chez les juristes qui ont travaillé sur les traités antérieurs et qui ne voulaient pas que leur oeuvre prenne une importance mineure.
En définitive, la lourdeur du texte final a permis toutes les manipulations par les adversaires de la construction européenne et les résultats que l’on sait après les deux référendum négatifs.
3- Revenir à l’essentiel
Pour structurer la réflexion et permettre de réagir, j’aimerais passer en revue quelques dimensions de notre espace anthropologique. Pour utiliser un terme moins savant, quelques dimensions de notre espace humain confiné (notre confinement est la TERRE, notre ESPACE de décision est l’Union européenne ou toute partie de celle-ci que nous voudrions plus particulièrement influencer).
Ces dimensions résultent d’une représentation de nos possibilités d’imaginer le monde à partir de nos capacités sensorielles et de réflexion et de conceptualisation comme sujets-objets observateurs et parties intégrantes de notre environnement. C’est une situation dont nous ne pouvons pas nous extraire et qui nous confère la puissance de l’observateur et la relativité de celui-ci comme étant-dans-l’univers. C’est la raison pour laquelle, nous avons une obligation de critique immunologique par rapport à notre propre situation et nous devons considérer que cela ne vaut que pour nous- ici-maintenant.
Les prémices étant définies, nous pouvons examiner les dimensions.
3.1- La dimension du monde à portée de la main
Nous ne pouvons rien ou peu en tant que Forum, sinon de constater que les activités manuelles ont été tellement dévalorisées que cela pose un problème au niveau de l’intégration des personnes dont l’expression des leurs capacités préfère s’orienter dans cette direction. Les systèmes normatifs au niveau des systèmes d’éducation pourraient être revus dans ce sens. Il faut y être attentif lorsque l’illusion de la stratégie de Lisbonne dérive complètement par rapport aux résultats médiocres des systèmes éducatifs.
Il me semble important de revaloriser l’acte-pouvoir dans l’intégration sociale par des savoir-faire et des savoir-être qui sont non verbaux. La relation du corps à l’outil peut permettre à des être humains de trouver un équilibre dans son équipement biologique, polyvalent, non spécialisé au départ, mais construisible à partir de sa juvénilité. L’aboutissement de ce parcours peut devenir très valorisant lorsqu’il se traduit par une conscience de représenter un méta-outil dont la fonction sociale est reconnue.
Cela n’implique pas de pouvoir entrer dans des processus d’assimilation technologiques très avancés par développement de prestations d’une complexité grandissante pilotée par le cerveau qui développe des aptitudes d’une merveilleuse polyvalence. La sensation tactile peut réduire l’aliénation par rapport à l’autre au travers d’une “double réalité active-passive” par rapport à la matière. La maturité de la main débouche alors sur une activité autonome et une complète prise en charge de sa réalité d’être sensible. Michel Serres a développé dans ces ouvrages cette capacité des humains à “saturer le latent” de la matière et du contact avec elle, en développant une “exonération” de la dépendance résultant de la transformation d’invraisemblances en évidences, que l’on a qualifié autrefois de chefs-d’oeuvre. Si l’Union ne peut pas s’occuper directement de la question, elle peut ouvrir les débats et faire prendre conscience des enjeux.
3.2- La dimension de l’être à portée de l’audition
L’audition joue un rôle essentiel dans la communication globale. L’audition fait partie du continuum environnemental air-indispensable à la vie et air véhicule de vibrations, transmetteur du langage. Sans air, point de signifiant et de signifié, pas de communication. McLuhan disait : la communication factuelle entre les hommes dans un médium donné (l’air)) constitue aussi la totalité du contenu de la communication.
Tout groupe humain vit dans une installation tout-à-fait implicite, le “s’écouter” n’est pas identique au “entendre”. L’”entendre” est exploité pour influencer l’être en absence d’auto-pouvoir, la redondance des messages auditifs permets l’installation des corporate identities, des corporate images, des images d’hommes politiques et autres machines à illusions. Le jingle est l’expression la plus synthétique du rappel Pavlovien de l’illusion.
La politique est une forme culturelle du discours bruyant, qui a pour but de changer par le plaidoyer l’ambiance et l’opinion d’une foule assemblée, venue pour écouter. L’audition est surtout mélangée à l’image pour produire de l’émotion. C’est la fonction de la télévision, elle l’en use et en abuse. Mais la citoyenneté européenne ne produit aucune émotion parce cette construction n’existe pas.
La politique européenne utilise très peu le discours, la Commission ne le fait que devant une assemblée d’intermédiaires que sont les journalistes. La Commission le fait mal, elle a peur de se faire reprocher d’utiliser sa position pour faire de la “propagande”. Mais qui d’autre peut communiquer l’Europe lorsque les chefs d’Etats ne le font pas ?
Le moyen le plus puissant, la télévision est laissée en friche.
Les chefs d’Etats ou de gouvernements ne le font que sous forme d’interviews courtes lors des sommets (et surtout lorsqu’il y a eu négociation ou crise). Dans les propos recueillis, on n’a entendu que des paroles de victoires nationales contre d’autres nations ou contre l’Union. Les chefs d’Etats instrumentalisent donc la situation à leur profit, ce qui laisse le citoyen dans l’ombre ou le mensonge.
3.3- La dimension de la mère-patrie, espace de naissance, espace utéral
Dans les sociétés traditionnelles, les enfants seraient tous issus de la Mère-Terre. Cela simplifiait la prise de conscience de l’appartenance au vaisseau-terre, la Mère-Terre est partout, elle n’a pas d’autre visage que la nature.
Depuis l’invention de la Mère-Patrie, le nationalisme a pu étendre ses ravages. Les membres de la patrie ont pu étendre une irréalité imaginaire commune jusque dans la pré-réalité construite par l’éducation et l’histoire racontée au travers des exploits des héros nationaux. La Mère-Europe n’est pas pour demain, à moins qu’on ne réinvente toutes les histoires, qu’on ne réécrive tous les livres d’histoire et qu’on donne naissance à l’histoire européenne dans une autre matrice que la matrice nationale.
Est-ce possible aujourd’hui lorsqu’on assiste, y compris dans les classes dirigeantes, à une montée du néonationalisme ?
Les pays du NON au traité constitutionnel montrent la voie de ce néonationalisme, le Royaume-Uni suit depuis les attentats du mois de juillet, au grand dam des organisations britanniques de défense des droits de l’homme. Le danger de la régression vers une vision du monde de l’appartenance est bien présent, il s’oppose à l’entrée dans une vision du monde au-dessus de la commune condition. La commune condition existe bien, mais elle n’est pas assez évidente lorsque les distances culturelles sont trop grandes et les difficultés de la vie trop quotidiennes dans des sociétés où les écarts de bien-être se creusent.
C’est à nouveau le monde politique, qui distribue ou tente de redistribuer les illusions, qui est donc responsable des aveuglements collectifs ou de la cassure entre le peuple et les prétendues élites. Mais gare à la casse.
Les institutions européennes ne peuvent même pas jouer un quelconque rôle de pompier. Imaginons-nous M. Barroso mettre des dirigeants nationaux en garde contre leurs dérives ? Faute de légitimité personnelle et institutionnelle, il s’en gardera bien.
Il nous faut donc l’élection du Président de la Commission au suffrage universel, sinon l’élection de toute la Commission à ce même suffrage universel. Le Forum le réclame depuis longtemps.
3.4- La dimension du Bien-Ëtre, espace de chaleur, du sentiment du foyer protecteur
Appliqué au citoyen national quel qu’il soit, il n’est point besoin d’expliquer l’inclinaison de tous les hommes de se trouver bien chez soi, dans son foyer, dans sa patrie : c’est l’effet de bien-être que l’on ressent à être dans son propre lieu. Il faut avoir un courage immense pour couper les racines avec “son propre lieu” ou y être forcé. Même si la famille est parfois une union de misères, la famille est préférable à l’extérieur ; même les enfants battus ou violés ressentent encore cet attachement à leur famille, à leurs parents, à leur lieu de vie. A moins de révolte brutale et dangereuse pour la société, il y a toujours une possibilité de résilience !
Il faut néanmoins entendre beaucoup d’âneries sur la terre promise que constitue chaque foyer et chaque patrie pour se rendre compte que la chaleur de l’âtre, valeur symbolique fondamentale, n’est pas toujours présente, malgré que la forme la plus archaïque de la Fortuna soit le feu de l’âtre et donc du foyer.
Déjà dans l’antiquité de la vieille Europe, Prométhée était le titan porteur du feu “pantechnique”, il est devenu après les Lumières le flambeau d’une “science-technique”, qui a sorti le feu du foyer pour le mettre dans la société. Il l’aurait mis au service de la société, pour son bien-être. Mais en est-on encore aussi sûr aujourd’hui depuis la privatisation du feu “pantechnique” ? Où sont passés les gardiens du feu ?
L’Union européenne peine à se faire reconnaître comme gardienne du feu communautaire dans bien des domaines, surtout du feu du bien-être domestique.
Le moment est venu de redéfinir les conditions qui permettront au feu domestique européen de réchauffer tous ses foyers. Le Forum avait déjà fait des propositions dans ce sens avec la tenue d’une troisième Convention. Le chantier mérite d’être réactualisé à la lumière des échecs et des nouveaux espoirs.
3.5- La dimension de la compétition, du désir, l’être dans le champ de la jalousie
Le propre du désir est de vouloir s’approprier les objets, les êtres, les concepts. S’ils sont déjà attachés à d’autres personnes naît la jalousie. L’être se retranche ou se défend de vouloir posséder au nom de l’amour. En fait, il ne souhaite que privatiser un objet d’amour.
La pratique est tellement répandue, que la valeur imitative suffit à justifier la possession et à la faire valoir. Un des miracles de certaines formes d’organisations démocratiques de la vie est de permettre la transformation de malveillance initiale (naturelle diraient certains) en coopération. Cela donne lieu à des échanges, à des partages et même à des services publics.
André Gide a imaginé l’acte gratuit au niveau individuel, le service public a inventé l’acte gratuit au niveau collectif. Ceci n’est bien sûr qu’une boutade. Il n’en reste pas moins que les stratégies de désirs et la transmission de leurs résultats au niveau patrimonial et culturel peut bloquer considérablement les sociétés. Il se fait qu’on assiste à un blocage particulièrement aigu dans beaucoup de pays à prétention démocratique. Ces blocages sont non seulement une source de frustration, mais encore plus une cause de mauvaise exploitation des ressources d’imagination, d’expression et de réalisation des personnalités bridées, freinées et entravées par les structures hiérarchiques, dénigrantes et punitives. L’Etat Providence était chargé de maintenir un équilibre entre les dérives des stratégies de désirs des plus forts et l’accès au désir des plus faibles. L’Etat-Providence est en crise parce qu’il ne réussit plus à réguler dans un espace multinational et l’Etat-Providence est devenu inefficace, faute d’avoir investi dans les outils actuels les plus performants.
L’Etat-Providence européen n’existe pas parce que l’Union n’est pas un Etat et ne le sera pas par la volonté de certains membres associés. Beaucoup de programmes supra-nationaux de l’Union sont donc voués à l’échec, faute de volonté politique et faute de moyens financiers propres. Pour ne prendre qu’un exemple, la réussite de la stratégie de Lisbonne, pour autant qu’elle existe encore, n’y résistera pas si on ne change pas de méthode.
La question budgétaire et celle de son allocation sont donc cruciales. Oserons-nous aborder cette question ?
3.6- La dimension de l’Europe puissance, de l’effort et du combat, la tentation militaire
L’espace européen peut-il être un espace, dans lequel on répartit dans une communauté et dans un esprit coopératif la charge des tâches, l’effort à accomplir ?
Depuis la négociation de juin 2005 sur le budget, on peut sérieusement en douter. Le signal est venu des grands pays qui n’arrivent pas à remplir leurs obligations par rapport au Pacte de stabilité, mais ils ont été suivit par d’autres formes d’égoïsmes : néerlandais, suédois et autrichiens ont rechigné de la même façon pour verser leur contribution. La famille traditionnelle savait distribuer (parfois d’une manière informelle et totalitaire) les oeuvres communes incontournables. Les rites d’initiation, les exigences professionnelles, les liens statutaires avaient pris le relais et plus récemment les mission statements des entreprises ont réactualisé, dans l’espace privé les rituels des combats.
Dans ces situations, les membres de la communauté étaient souvent des volontaires poussés par un consensus enthousiaste autour de la cause commune : bâtisseurs de cathédrale par exemple au moyen âge.
La différence entre un tailleur de pierre, activité triviale, et le bâtisseur de cathédrale est la vision commune, c’est-à-dire une certaine représentation du monde. L’histoire a montré que dans le dressage des hommes, le rythme et le son jouent un rôle majeur pour créer l’esprit de corps : les jeunes en ont fait les frais à certaines époques.
Parades militaires et grands débordements des grandes messes hitlériennes, soviétiques ou maoïstes sont là pour nous le rappeler. Le dressage rythmique, y compris par les hurlements du sergent, dans le corps de marines américains, n’a rien à envier aux formes plus anciennes de création de la coopération par génération maximale du stress. La solidarisation synchronique, synthonique répond à un système inné du système endocrinien, qui permet la solidarisation du groupe et une libération d’énergie. Le stress rend l’homme pré-programmé impassible au danger. Là où l’animal aurait fuit depuis longtemps sous l’effet de l’instinct de conservation de l’espèce, l’homme fait face au danger sous l’emprise du stress. Si le danger ne le détruit pas, il se détruira de l’intérieur (plus tard éventuellement) plutôt que de crier au moment opportun “courage fuyons, le danger est trop grand”. Il suffit pour s’en convaincre d’entendre le témoignage des vétérans de la guerre du Vietnam et des effets de leur auto-destruction.
L’Union européenne s’est construite pour construire la paix, elle peut difficilement stresser dans un but de guerre pour assurer la coopération de la communauté. Mais que lui reste-t-il alors à proposer comme effort ? L’effort du sport ou l’effort pour enrichir ceux qui sont déjà les plus riches ?
Même chez ceux qui pratiquent cette autre forme de dressage à l’effort et au stress que sont les athlètes et sportifs de haut niveau, l’Union européenne n’arrive pas à se faire valoir : les exploits et les médailles sont toujours revendiqués au niveau national. Les athlètes, hommes spécialement entraînés, ont besoin pour réaliser leurs exploits de comédiens-guerriers d’un espace de mise en scène que seuls les médias avec la complicité de l’argent, à moins que ce soit leur nation qui leur offrent l’espace de mise en scène des héros du peuple-nation (Hitler au Jeux Olympiques de Munich et bien d’autres nations à l’occasion des autres jeux olympiques).
Le décorum, la mise en scène nécessaire à créer une communauté de volontaires par le stress n’entre pas dans le champ conceptuel de l’Union européenne construite pour la paix. Et pourtant l’Union admet les vertus de la compétition-concurrence pour créer de la richesse.
Il lui faut donc trouver des compromis pour régler ses contradictions entre cette compétition, les droits fondamentaux, les droits sociaux et le respect de l’environnement et éviter de la sorte de demander des efforts pour enrichir les riches.
Après avoir fait une analyse des dangers à long terme de la compétition sur le marché, les Européens pourraient enfin admettre, comme le ferait tout animal “courage fuyons” à moins qu’on ne trouve des compromis acceptables.
Il semble par ailleurs évident, mais les choses évidentes sont les plus difficiles à démontrer, que l’idée même d’une Union puissance militaire au sens traditionnel du terme est en contradiction avec le concept européen.
3.7- La dimension du savoir et de la science
Le savoir consiste à savoir reconnaître une certaine temporalité de la vérité.
Le savoir concerne l’espace éclairé du manifeste du moment. Il y a des choses qui sortent de l’ombre, du dissimulé pour rentrer dans l’espace du manifeste de l’explicite. Il y a des choses qui ont été connues et qui retournent à l’oubli parce qu’elles n’apportent plus aucune vérité manifeste.
Seuls les savoirs manifestes sont encore dignes d’être légués, d’être transmis de manière à faire progresser l’ouverture au monde.
Les gardiens du savoir, mais surtout les transmetteurs ou légataires du savoir, ont une responsabilité importante pour faire progresser l’ouverture au monde. Leur conscience d’une certaine temporalité de la vérité devrait les maintenir dans une situation de stress de la connaissance : ils devraient être saisis par les tensions de la vérité et se livrer prudemment à l’exercice de sa transmission. En effet, dans les sociétés humaines, les individus se scindent dès le début en ceux qui sont animés par le stress cognitif et ceux qui préfèrent rester dans une pénombre suffisante pour régler leurs problèmes quotidiens.
Les uns vont se retrouver dans des groupes d’experts qui côtoient des vérités difficiles d’accès alors que les autres se contenteront d’évidences du premier ordre, d’expériences accumulées collectivement, d’opinions (publiques ou privées) ou d’idoles de la tribu. Même dans la démocratie représentative, on fait la différence entre la Chambre des Représentants, élus sensibles à l’opinion et le Sénat, ou Chambre des Sages, qui sont sensé disposer de plus de connaissances et capables de prendre de la distance.
Mais de la théorie à la réalité, il y a souvent une marge. L’Union européenne ne s’est donnée qu’une seule institution, le Parlement, pour être l’expression de l’opinion. La deuxième chambre serait le Conseil, mais chacun a pu observer que celui-ci est plus sensible aux opinions nationales contradictoires que le Parlement, ce qui renverserait le rôle de la sagesse. Est-ce une nouvelle preuve que l’Union n’est pas une société comme les autres ? Sans doute, comme le dit la formule attribuée à Jacques Delors : un objet institutionnel non identifié. Toujours est-il qu’il n’y a pas d’autre manière de combattre les évidences du premier ordre, les expériences collectives (qui n’ont pas de valeurs sinon folklorique), les opinions publiques, les idoles locales, etc est de confronter les jeunes européens avec les évidences premières de leurs voisins, de sorte qu’ils comparent les évidences qu’on leur a déjà inculquées à celles précisément de ces voisins et qu’ils se rendent comptent qu’aucune des deux évidences n’est une vérité résistant à l’analyse critique. Il faut donc faire cet exercice avant que la sclérose s’installe. C’est-à-dire avant l’entrée dans l’âge adulte.
Cet apprentissage de l’esprit critique n’a rien à voir avec des échanges en cours de formation supérieure (universitaire ou autre) parce qu’il s’agit pour cette formation d’excellence (supérieure) d’experts et d’échanges entre individus en devenir d’experts et non pas d’hommes ordinaires qui, de ce fait, resteront moins dans la pénombre de leur quotidien.
Par contre les échanges d’individus, jeunes et dépourvus de trop d’à priori, auront aussi pour vertus de permettre les imitations transculturelles, sans parler des mariages ou autres unions amoureuses contractées à cette occasion. N’oublions pas que l’âme de la science est la tolérance, même si cette science ne concerne que les actes quotidiens de l’existence.
La deuxième question qui concerne la connaissance et dans laquelle l’Union a peu de moyens pour intervenir, c’est la question des systèmes éducatifs et de leur faillite en ce qui concerne les échecs constatés au sortir du secondaire : 16% des européens de cette catégorie d’âge n’a ni formation, ni diplôme, il ou elle sort sans bagages. Les élites-experts chargées de la transmission des connaissances et des savoirs ne font pas leur travail d’éducateurs, ils font trop souvent un travail de sélection et de reproduction des élites. Cela conduit à un double échec, un premier sur la mauvaise utilisation des moyens et un second sur le manque potentiel à s’ouvrir sur le monde. On se trouve, à vrai dire, en plein conflit d’intérêts sociaux. L’Union n’a pas de responsabilité directe, mais elle pourrait en être la victime si la stratégie de Lisbonne était un échec à cause de cela.
La question de l’éducation est donc une question cruciale sur laquelle, l’Union et ses citoyens les plus avertis de la société civile doivent se mobiliser.
La troisième question, qui concerne la connaissance, a trait à l’utilisation des experts.
Le peuple n’est pas en mesure de juger les experts. Or dans bien des matières, comme les OGM, la brevetabilité des logiciels, etc, la Commission fait appel à des experts. Si le peuple ne peut pas juger les experts, le peuple se rend néanmoins compte qu’en choisissant l’expert, on choisit souvent le résultat de l’expertise.
Ainsi le peuple se sent trompé lorsque les experts débitent des vérités externes conduisant à des conflits économiques et sociaux. Le public est à juste titre sensibilisé par les falsifications scientifiques, qui résultent de la privatisation de la recherche. Les scandales récents dans l’industrie pharmaceutique, les fausses-vraies publications scientifiques. Les scandales de la vache folle, du sang contaminé, la collusion des lobbies militaro-industriels (aux Etats-Unis surtout, mais pas seulement dans ce pays) avec les institutions décideuses, font que les sociétés modernes recherchent un nouveau contrat épistémologique dans lequel l’Union et surtout la Commission devrait donner des gages d’indépendance et de volonté de défendre l’intérêt général.
Le citoyen ne croit pas que la Commission joue un jeu honnête. Il faudrait donc assainir les modes de relations et publier les agendas des lobbiistes avec les Institutions.
3.8- La question du monotope ou de la constitution
Le propre de tout groupe serait de produire son auto-enfermement. Il s’agit à la fois d’un processus d’affirmation et d’un processus d’immunisation. Qui n’a pas rêvé de s’enfermer derrière une clôture d’incompréhensibles, propre à son entité culturelle de manière à pouvoir édicter des règles normatives symbolisant un modus vivendi. Cela peut commencerpar un règlement d’ordre intérieur et pourquoi pas se terminer par une Constitution.
Il s’agit de formaliser un état de fait, dont les expressions comme habitudes, moeurs, culture, droit et loi, règles, rapports sociaux, jeux de langage, mise en scène politique, institutions, etc … en bref toutes les formes d’habitus sont consignées dans un texte prétendu fondateur. Enorme paradoxe que cet exercice, parce que ce qui est fondateur existe déjà, à quoi bon donc le fonder ? C’est un point de vue contre l’élaboration d’une Constitution.
Le deuxième paradoxe réside entre le modus vivendi et les règles normatives. L’exercice est d’autant plus difficile qu’il est sensé être le secret de la stabilité, secret bien incompréhensible lorsqu’on constate que la stabilité n’existe pas. C’est un paradoxe, ou une oxymore de plus, entre la volonté d’être dans le présent et d’être hyper-réactif et d’avoir, comme nous l’avait promis Valéry Giscard d’Estaing un texte pour cinquante ans.
L’époque moderne a de ces raccourcis proposés par les marchands d’illusions, qui font soit rire soit pleurer. Tout dépend du degré d’optimisme ; je reste un optimiste, mais sceptique !
Aurions-nous changé de traditionalisme avec la volonté d’avoir une Constitution ?
Le Forum a voulu cette Constitution, mais pas dans le sens où on l’entend dans le sens traditionnel.
En effet, la Constitution est souvent déduite de la moralité des moeurs, à faire apparaître les moeurs et l’origine comme des souverains absolus. Ainsi la Révolution française, tellement admirée par certains, a exclu les femmes (au grand dam de celles qui sont passées sur la guillotine) et les classes indignes de figurer dans l’aréopage des élus. Quelle victoire pour ceux qui s’en réclament ! Rien que des pairs plus égaux qui cooptent d’autres pairs. Tous mâles et capables de le prouver comme il se doit !
Ceux qui gueulent le plus contre le traité Constitutionnel ne sont-ils pas les mêmes qui glorifient la Constitutions françaises ?
Mais pourquoi cet échafaudage constitutionnel, alors que l’on sait (ceux qui ont réfléchi à l’histoire) que c’est éphémère à l’échelle de l’humanité, que l’Union européenne est tellement attractive, pour pas dire sexy, que tous le monde veut y entrer ?
Le Forum a eu raison de le vouloir, mais s’est fait berner sur le résultat, non pas par la Convention, mais par les spectres qui rodaient autour.
Cela mérite un brin d’explication.
La Convention a accouché des parties I et II, qui ne sont pas parfaites, mais qui sont des progrès considérables, je ne vais pas les énumérer. Il y a matière à un livre rien qu’à ce propos.
Mais avons été abusés par la présence de la partie III, qui concerne les politiques. Les fonctionnaires mandatés nous ont trompés. Les chefs d’Etats, mis devant le fait accompli, ont mal pris la mesure du coup de force, il ont cru que les peuples se laisseraient faire et ils se sont trompés. Ils se sont donc doublement trompés. D’une part parce que les peuples ont compris qu’ils pouvaient dire NON (comme des sales gosses à un certain âge pour tester leurs limites, ce n’est pas de l’anti-européen, d’après eux, mais c’est sans doute de l’irresponsabilité), d’autre part les dirigeants ont démontré qu’ils ne prendraient aucun engagement budgétaire pour faire fonctionner correctement le système qu’ils tentaient de mettre en place, tout en sachant quecesystème ne fonctionnerait pas sans unedotation suffisante.
Qu’ils aillent chacun rendre des comptes àleurs électeurs, avec toute leur honte bue, pour avoir entretenu l’illusion au lieu de promouvoir une nouvelle vision partagée du monde. Qu’ils soient éventuellement sanctionnés, évincés, mais les remplaçants vont-ils nous offrir une solution plus élégante ?
Il s’agit bien de la double crise : celle de la démocratie représentative et celle de notre propre capacité à affronter autre chose que l’illusion.
L’Union est le rêve le plus puissant qui puisse animer et faire se mouvoir l’humanité aujourd’hui. Il n’est point besoin d’en faire la démonstration lorsque nous sommes sollicités de toutes parts.
Le fait est que nous ne savons plus réinventer le paradigme du “modus vivendi”, ni pour nous, la quasi-faillite du traité de Rome II en est l’exemple le plus abouti, et nous avons des difficultés à inventer le modus vivendi avec ceux qui frappent à la porte et qui n’ont ni notre expérience du vivre ensembles, ni des similitudes culturelles assez fortes que pour assimiler, chez eux les prérequis indispensables au respect de chacun, chez eux d’abord, et chez nous ensuite.
Seul une promesse d’avenir, le dessein d’une route acceptée de commun accord, ne peut nous amener à la véritable entente dans le respect mutuel.
***
[1] Les néo-conservateurs professent la nécessité d’une gestion démocratique de l’illusion par des élites sans illusions. Les grands médias américains jouent le jeux de la gestion de l’illusion-mensonge.


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