VALEURS ET MONDIALISATION
par
popularité : 2%
Une très intéressante contribution au débat sur "l’éthique et la responsabilité" qui manquent tant à l’approche qu’ont les institutions européennes en matière de gouvernance. Elle est extraite de la revue "Enrope Infos" (décembre 2005) publiée conjointement par la COMECE et l’OCIPE. Vous trouverez ici le site web de cette revue.
VALEURS ET MONDIALISATION
La contribution de la Commission européenne au récent sommet européen de Londres était un document sur “Les valeurs européennes à l’ère de la mondialisation”. Mais de quelles valeurs témoigne ce texte ?
La récente rencontre des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union à Hampton Court était fort inhabituelle. Aucun sujet litigieux n’était à l’ordre du jour et M. Blair n’avait proposé qu’un thème : “Opportunités et défis de la mondialisation”. Comme il l’avait formulé dans son invitation : “notre tâche est de soutenir les idéaux européens dans lesquels nous croyons, au sein du monde moderne. Nous devons montrer à nos concitoyens que nous nous occupons des problèmes et des défis qui les préoccupent”.
L’authenticité ou l’intégrité de l’Union européenne dépend de la mesure dans laquelle elle vit les idéaux et les valeurs qu’elle professe, de même qu’un chrétien est jugé par l’enseignement du Sermon sur la montagne. Il ne suffit pas de dire “Seigneur, Seigneur !… il faut faire la volonté de notre Père qui est dans les cieux” (Mt 7:21). Nous n’attendons pas la perfection de la part des institutions qui nous représentent ni de nous-mêmes. Mais, comme l’implique M. Blair, il faut montrer qu’on s’occupe des problèmes importants.
L’unique contribution écrite de la Commission au Sommet était précisément un document sur les valeurs, où la Commission exposait ce qu’elle estime être les valeurs communes à toute l’Europe à l’ère de la mondialisation. Le texte met en évidence “la solidarité et la cohésion, l’égalité des chances et la lutte contre toutes les formes de discrimination, des règles adéquates de santé et sécurité sur le lieu de travail, un accès pour tous à l’éducation et aux soins de santé, une qualité de vie, des emplois de qualité, le développement durable et la participation de la société civile” (Sec 2). Il va sans dire qu’il y a des questions fondamentales à poser à propos de ces valeurs dans le contexte de la mondialisation. Comment, par exemple, peut-on les maintenir face aux menaces que représentent les économies dynamiques de Chine, d’Inde et d’ailleurs pour la prospérité de l’Union ? Etant donné que la croissance et la compétitivité marchande sont en tension avec un certain nombre de ces valeurs, comment déterminer les pratiques à choisir en priorité ? En d’autres termes, dans quelle mesure sommes-nous disposés à sacrifier à la compétitivité des valeurs comme la cohésion sociale, ou à sacrifier la compétitivité à ces valeurs ?
En outre, dans quelle mesure sommes-nous disposés à explorer la notion même de croissance ? Si une société ne peut envisager une fiscalité plus importante ou plus progressive et recherche donc la croissance afin de mieux financer ses systèmes de protection sociale, les gouvernements sont du moins conscients de la nécessité d’améliorer ces systèmes dès que les ressources le permettent. Mais si l’objectif est la croissance, accompagnée d’un système social minimum (comme c’est actuellement le cas aux Etats-Unis), l’expansion exacerbera la pauvreté car les progrès technologiques déplacent les travailleurs et l’augmentation de la concurrence crée des gagnants et des perdants de façon plus spectaculaire.
Jusqu’où sommes-nous disposés à aller pour mettre en balance la prospérité de l’Europe avec la nécessité d’améliorer le niveau de vie des pays les plus pauvres du monde ? Nous est-il possible de faire bon accueil à l’idée de poser une limite à notre propre croissance si cette limite ouvre la perspective d’une avancée de l’Afrique subsaharienne, ou des pays les plus pauvres de l’Union européenne, pour avoir le nécessaire en suffisance ?
Il n’y a pas de réponses faciles à ces questions. Mais aucune n’est posée ni même impliquée dans cette Communication. (Lorsque l’Union européenne a publié une nouvelle stratégie pour l’Afrique, le mot ‘Afrique’ n’y figurait même pas.) L’introduction de la Communication affirme “qu’il ne s’agit pas simplement”, dans ce document, “d’un problème d’économie ou de finances publiques, il s’agit avant tout de justice sociale. Il en va de l’Europe que nous voulons laisser à nos enfants et de la manière dont nous allons la financer”. Mais la question de savoir quelle Europe nous voulons est suivie à chaque fois de la question secondaire qui s’impose sur la manière dont nous allons la financer.
Le défi de la nouvelle vague de mondialisation est clairement défini. L’afflux des exportations de produits manufacturés chinois et l’exportation indienne de services s’appuient sur une redoutable association entre les technologies de pointe, le faible coût de la main-d’œuvre et, du moins dans le cas de la Chine, des droits minimum pour les travailleurs. L’Europe peut-elle être compétitive dans ce contexte et quelles en seraient les conséquences si elle l’était ? Il y a aussi des facteurs internes à l’Europe dont il faut tenir compte, tel que le vieillissement de la population. Entre 2004 et 2050, les projections indiquent que l’Europe passera d’une proportion de quatre personnes en âge de travailler pour un senior, à une proportion de deux pour un.
La réponse que propose le document est la “modernisation”. La phrase clé est en gras :
Si nous voulons relever les nouveaux défis, il est vital que les citoyens aient un autre rapport au travail et que nos systèmes sociaux aient un autre rapport aux citoyens. Ceci pourra être atteint quand la modernisation des systèmes sociaux ira de pair avec les réformes économiques. (Sec 4)
Ces deux “nouvelles attitudes” consistent à donner à plus de citoyens la possibilité d’être des acteurs économiques pour “travailler de manière productive plus longtemps”, grâce à l’acquisition de nouvelles compétences, à des services de garde d’enfants à des prix abordables et à l’accroissement de la mobilité. Le “rapport aux citoyens” est orienté sans ambages vers “le rapport au travail”, comme si “ce qui était bon pour General Motors était bon pour l’Amérique”.
Cette Communication sur les valeurs européennes ne fait pas sciemment preuve d’insensibilité. Mais ce qui constitue pour elle le critère central de la politique sociale (et économique) européenne, c’est ce qui augmente la capacité de l’Europe à maintenir sa position économique par rapport aux autres blocs commerciaux. Le document inverse donc toute échelle de valeurs où l’économie serait au service d’un bien humain plus profond et plus vaste plutôt que d’être elle-même ce bien. (Comme le disait un jour avec ironie le théologien américain Joe Holland, “l’économie va bien, ce sont juste les gens qui ont des problèmes”.)
La section 4.1 du document, par exemple, fait l’éloge “d’une zone de liberté, de sécurité et de justice, qui contribue à créer les conditions de la compétitivité en Europe, par exemple à travers une meilleure gestion de l’immigration légale au niveau de l’Union européenne de manière à libérer tout le potentiel des économies européennes”. C’est comme si la liberté, la sécurité, la justice et la gestion de l’immigration avaient surtout de la valeur comme instruments économiques. Lorsque la Commission poursuit, à la section 4.2, “qu’il est primordial de reconnaître que la poursuite des réformes économiques et du marché du travail est la poursuite de la justice sociale ; elles sont les deux faces de la même médaille”, elle esquive des choix moraux et politiques inévitables : tout dépend en fait des réformes envisagées et de ce que l’on entend par justice sociale.
Le document est censé discuter des valeurs à l’ère de la mondialisation, mais il n’examine en fait que la manière dont l’Europe peut éviter le déclin économique face à cette mondialisation. Son modèle de relation entre la politique économique et le bien public implique et suppose l’hégémonie du marché sur la société. C’est peut-être parce que ce texte a été écrit avec l’impératif politique d’éviter tout conflit sur les modèles sociaux qu’il invite à en déduire injustement que la Commission pense uniquement à la croissance et non à la justice. En ce sens, il met en évidence la nécessité flagrante d’une réflexion beaucoup plus sérieuse sur les valeurs.
Fr. Frank Turner SJ, Directeur de l’OCIPE



Commentaires